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Un Trône pour des Sœurs Morgan Rice Un Trône pour des Sœurs #1 Morgan Rice a imaginé ce qui promet d'être une autre série brillante et nous plonge dans une histoire de fantasy avec trolls et dragons, bravoure, honneur, courage, magie et foi en sa propre destinée. Morgan Rice a de nouveau réussi à produire un solide ensemble de personnages qui nous font les acclamer à chaque page.. Recommandé pour la bibliothèque permanente de tous les lecteurs qui aiment les histoires de fantasy bien écrites. Books and Movie Reviews, Roberto Mattos (pour Le Réveil des Dragons) Morgan Rice, l'auteur à succès n°1, nous propose une nouvelle série fantastique inoubliable. Dans UN TRÔNE POUR DES SŒURS (Tome Un), Sophia, 17 ans, et Kate, sa sœur cadette de 15 ans, veulent désespérément quitter leur horrible orphelinat. Elles sont toutes les deux des orphelines dont personne ne veut et que personne n'aime mais elle rêvent quand même d'atteindre leur maturité ailleurs, de trouver une meilleure vie, même si cela signifie qu'elles devront vivre dans les rues de la violente cité d'Ashton. Sophia et Kate sont les meilleures amies du monde et elles sont solidaires l'une de l'autre. Pourtant, elles attendent des choses différentes de la vie. Sophia, qui est romantique et plus élégante que sa sœur, rêve d'entrer à la cour, de trouver un noble et d'en tomber amoureux. Kate est une combattante qui rêve d'apprendre à manier l'épée, d'affronter des dragons et de devenir guerrière. Cela dit, elles sont unies par leur secret. Elles ont le pouvoir paranormal de lire l'une dans l'esprit de l'autre, ce qui est leur seul avantage dans un monde qui semble vouloir à tout prix les détruire. Alors qu'elles partent chacune de leur côté pour une quête et une aventure, elles se battent pour survivre. Confrontées à des décisions qu'aucune d'elles ne peut imaginer, elles arriveront peut-être aux sommets du pouvoir ou chuteront peut-être jusqu'aux abysses les plus profonds. UN TRÔNE POUR DES SŒURS est le premier tome d'une nouvelle série fantastique éblouissante qui déborde d'amour, de cœurs brisés, de tragédies, d'action, de magie, de sorcellerie, de destinées et de suspense haletant. Ce livre captivant est rempli de personnages dont vous tomberez amoureux et vous fera entrer dans un monde que vous n'oublierez jamais. Le TOME N°2, UNE COUR DE VOLEURS, sortira bientôt. Une fantasy pleine d'action qui saura plaire aux amateurs des romans précédents de Morgan Rice et aux fans de livres tels que le cycle L'Héritage par Christopher Paolini.. Les fans de fiction pour jeunes adultes dévoreront ce dernier ouvrage de Rice et en demanderont plus. – The Wanderer, A Literary Journal (pour Le Réveil des Dragons) s UN TRÔNE POUR DES SŒURS (TOME N 1) MORGAN RICE Morgan Rice Morgan Rice est l'auteur de best-sellers n°1 de USA Today et l’auteur de la série d’épopées fantastiques L’ANNEAU DU SORCIER, comprenant dix-sept tomes; de la série à succès SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE, comprenant douze tomes; de la série à succès LA TRILOGIE DES RESCAPÉS, thriller post-apocalyptique comprenant trois tomes; de la série de fantaisie épique ROIS ET SORCIERS, comprenant six tomes; de la série d’épopées fantastiques DE COURONNES ET DE GLOIRE, comprenant huit tomes; et de la nouvelle série de fantaisie épique UN TRÔNE POUR DES SŒURS. Les livres de Morgan sont disponibles en format audio et papier et ont été traduits dans plus de 25 langues. Morgan adore recevoir de vos nouvelles, donc, n'hésitez pas à visiter www.morganricebooks.com (http://www.morganricebooks.com/) pour vous inscrire sur la liste de distribution, recevoir un livre gratuit, recevoir des cadeaux gratuits, télécharger l'appli gratuite, lire les dernières nouvelles exclusives, vous connecter à Facebook et à Twitter, et rester en contact ! Sélection de Critiques pour Morgan Rice « Si vous pensiez qu'il n'y avait plus aucune raison de vivre après la fin de la série de L'ANNEAU DU SORCIER, vous aviez tort. Dans LE RÉVEIL DES DRAGONS, Morgan Rice a imaginé ce qui promet d'être une autre série brillante et nous plonge dans une histoire de fantasy avec trolls et dragons, bravoure, honneur, courage, magie et foi en sa propre destinée. Morgan Rice a de nouveau réussi à produire un solide ensemble de personnages qui nous font les acclamer à chaque page .... Recommandé pour la bibliothèque permanente de tous les lecteurs qui aiment les histoires de fantasy bien écrites ». --Books and Movie Reviews, Roberto Mattos « Une fantasy pleine d'action qui saura plaire aux amateurs des romans précédents de Morgan Rice et aux fans de livres tels que le cycle L'Héritage par Christopher Paolini .... Les fans de fiction pour jeunes adultes dévoreront ce dernier ouvrage de Rice et en demanderont plus. » —The Wanderer, A Literary Journal (pour Le Réveil des Dragons) « Une histoire du genre fantastique entraînante qui mêle des éléments de mystère et de complot à son intrigue. La Quête des Héros raconte la naissance du courage et la réalisation d’une raison d'être qui mène à la croissance, la maturité et l'excellence.... Pour ceux qui recherchent des aventures fantastiques substantielles, les protagonistes, les dispositifs et l'action constituent un ensemble vigoureux de rencontres qui se concentrent bien sur l'évolution de Thor d'un enfant rêveur à un jeune adulte confronté à d'insurmontables défis de survie .... Ce n'est que le début de ce qui promet d'être une série pour jeune adulte épique. » —Midwest Book Review (D. Donovan, critique de livres électroniques) « L'ANNEAU DU SORCIER a tous les ingrédients pour un succès instantané : intrigues, contre-intrigues, mystères, vaillants chevaliers et des relations en plein épanouissement pleines de cœurs brisés, de tromperie et de trahison. Il retiendra votre attention pendant des heures et saura satisfaire tous les âges. Recommandé pour la bibliothèque permanente de tous les lecteurs de fantasy. » --Books and Movie Reviews, Roberto Mattos « Dans ce premier livre bourré d'action de la série de fantasy épique L'Anneau du Sorcier (qui contient actuellement 17 tomes), Rice présente aux lecteurs Thorgrin « Thor » McLéod, 14 ans, dont le rêve est de rejoindre la Légion d'argent, des chevaliers d'élite qui servent le roi .... L'écriture de Rice est solide et le préambule intrigant. » --Publishers Weekly Livres par Morgan Rice LA VOIE DE L'ACIER SEULS LES BRAVES (Tome n°1) UN TRÔNE POUR DES SŒURS UN TRÔNE POUR DES SŒURS (Tome n°1) UNE COUR DE VOLEURS (Tome n°2) UNE CHANSON POUR DES ORPHELINES (Tome n°3) DE COURONNES ET DE GLOIRE ESCLAVE, GUERRIÈRE, REINE (Tome n°1) CANAILLE, PRISONNIÈRE, PRINCESSE (Tome n°2) CHEVALIER, HÉRITIER, PRINCE (Tome n°3) REBELLE, PION, ROI (Tome n°4) SOLDAT, FRÈRE, SORCIER (Tome n°5) HÉROÏNE, TRAÎTRESSE, FILLE (Tome n°6) SOUVERAIN, RIVALE, EXILÉE (Tome n°7) VAINQUEUR, VAINCU, FILS (Tome n°8) ROIS ET SORCIERS LE RÉVEIL DES DRAGONS (Tome n°1) LE RÉVEIL DU VAILLANT (Tome n°2) LE POIDS DE L'HONNEUR (Tome n°3) UNE FORGE DE BRAVOURE (Tome n°4) UN ROYAUME D'OMBRES (Tome n°5) LA NUIT DES BRAVES (Tome n°6) L'ANNEAU DU SORCIER LA QUÊTE DES HÉROS (Tome n°1) LA MARCHE DES ROIS (Tome n°2) LE DESTIN DES DRAGONS (Tome n°3) UN CRI D'HONNEUR (Tome n°4) UNE PROMESSE DE GLOIRE (Tome n°5) UNE VALEUREUSE CHARGE (Tome n°6) UN RITE D'ÉPÉES (Tome n°7) UNE CONCESSION D'ARMES (Tome n°8) UN CIEL DE CHARMES (Tome n°9) UNE MER DE BOUCLIERS (Tome n°10) LE RÈGNE DE L'ACIER (Tome n°11) UNE TERRE DE FEU (Tome n°12) LE RÈGNE DES REINES (Tome n°13) LE SERMENT DES FRÈRES (Tome n°14) UN RÊVE DE MORTELS (Tome n°15) UNE JOUTE DE CHEVALIERS (Tome n°16) LE DON DE LA BATAILLE (Tome n°17) TRILOGIE DES RESCAPÉS ARÈNE UN : ESCLAVAGISTES (Tome n°1) ARÈNE DEUX (Tome n°2) ARÈNE TROIS (Tome n°3) LES VAMPIRES DÉCHUS AVANT L'AUBE (Tome n°1) SOUVENIRS D'UNE VAMPIRE TRANSFORMÉE (Tome n°1) AIMÉE (Tome n°2) TRAHIE (Tome n°3) PRÉDESTINÉE (Tome n°4) DÉSIRÉE (Tome n°5) FIANCÉE (Tome n°6) VOUÉE (Tome n°7) TROUVÉE (Tome n°8) RENÉE (Tome n°9) ARDEMMENT DÉSIRÉE (Tome n°10) SOUMISE AU DESTIN (Tome n°11) OBSESSION (Tome n°12) Vous voulez des livres gratuits ? 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Si vous lisez ce livre sans l'avoir acheté, ou s'il n'a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, alors, veuillez le renvoyer et acheter votre exemplaire personnel. Merci de respecter le difficile travail de cet auteur. Il s'agit d'une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les entreprises, les organisations, les lieux, les événements et les incidents sont le fruit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés dans un but fictionnel. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n'est que pure coïncidence. SOMMAIRE CHAPITRE PREMIER (#u404457b8-12ae-5325-9120-0ecfd724c1e4) CHAPITRE DEUX (#u1c682ff3-019f-5fc5-bef5-8319f0b13cb6) CHAPITRE TROIS (#u464db7ba-feeb-5623-bc66-386fb5f248b1) CHAPITRE QUATRE (#u89812be8-ef84-511d-bd04-deb0abbca3d7) CHAPITRE CINQ (#u36f886de-92ce-5cfa-b0aa-1abde53cbf07) CHAPITRE SIX (#uef083832-a029-5ddb-ab45-71b661f80ae6) CHAPITRE SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE ONZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE DOUZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE TREIZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUATORZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE QUINZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE SEIZE (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-HUIT (#litres_trial_promo) CHAPITRE DIX-NEUF (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-ET-UN (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-DEUX (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-TROIS (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-QUATRE (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-CINQ (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-SIX (#litres_trial_promo) CHAPITRE VINGT-SEPT (#litres_trial_promo) CHAPITRE PREMIER De toutes les choses que l'on pouvait détester dans la Maison des Oubliés, la meule était celle que Sophia redoutait le plus. En gémissant, elle poussait contre un bras relié au poteau géant qui disparaissait dans le plancher pendant que, autour d'elle, les autres orphelines poussaient contre le leur. Alors qu'elle poussait, elle souffrait et transpirait. Ses cheveux roux s'emmêlaient à cause de ce travail et sa robe grise rugueuse se tachait de plus en plus de sueur. A présent, sa robe était plus courte qu'elle ne le voulait et, à chaque effort, elle remontait et dévoilait le tatouage qu'elle avait sur le mollet et dont la forme de masque montrait ce qu'elle était : une orpheline, une chose que l'on possède. Le sort des autres filles de l'endroit était encore pire. A l'âge de dix-sept ans, Sophia était au moins une des plus âgées et des plus grandes d'elles toutes. Dans cette pièce, la seule personne plus âgée qu'elle était la Sœur O’Venn. La bonne sœur de l'Ordre de la Déesse Masquée portait l'habit noir de jais de son ordre, qui comprenait un masque en dentelle. Toutes les orphelines apprenaient vite que la Sœur voyait à travers son masque, voyait la moindre erreur des filles dans le moindre détail. La sœur tenait la courroie en cuir qu'elle utilisait pour dispenser ses punitions. Elle la pliait entre ses mains pendant qu'elle psalmodiait au fond de la pièce, prononçant les mots du Livre des Masques, des homélies racontant pourquoi il était nécessaire de parfaire les âmes abandonnées comme elles. “En ce lieu, vous apprenez à vous rendre utiles”, entonnait-elle. “En ce lieu, vous apprenez à acquérir la valeur que vous n'aviez pas pour les femmes déchues qui vous ont donné le jour. La Déesse Masquée nous dit que nous devons nous faire notre place dans le monde par nos efforts et, aujourd'hui, vos efforts font tourner les moulins à bras qui moulent le blé et — écoute, Sophia !” Sophia tressaillit en sentant l'impact de la ceinture de la bonne sœur quand cette dernière la fit claquer. Elle serra les dents. Combien de fois les sœurs l'avaient-elles battue dans sa vie ? Parce qu'elle avait fait ce qu'il ne fallait pas ou parce qu'elle n'avait pas fait ce qu'il fallait assez vite ? Parce qu'elle était assez jolie pour que ce soit un péché en soi ? Parce qu'elle avait les cheveux rouge feu d'une perturbatrice ? Et si elles connaissaient son talent ! Elle frissonna rien qu'à cette idée car, si cela avait été le cas, elles l'auraient battue jusqu'à ce que mort s'ensuive. “Tu m'ignores, idiote ?” demanda la bonne sœur. Elle frappa encore et encore. “A genoux face au mur, vous toutes !” C'était ce qu'il y avait de pire : même si on faisait tout correctement, les sœurs battaient tout le monde pour les errements d'une seule fille. “Il faut qu'on vous rappelle”, dit sèchement la Sœur O’Venn alors que Sophia entendait une fille pousser un cri, “ce que vous êtes. D'où vous êtes.” Une autre fille gémit quand la courroie en cuir frappa sa chair. “Vous êtes les enfants dont personne n'a voulu. Vous appartenez à l'Ordre de la Déesse Masquée, dont la grâce vous a offert un toit.” La sœur faisait le tour de la pièce et Sophia savait qu'elle serait la dernière. L'idée était de la pousser à se sentir coupable de la douleur des autres et de leur donner le temps de la détester pour leur avoir infligé ça avant qu'elle reçoive sa propre punition. La punition qu'elle attendait à genoux. Alors qu'elle pouvait tout simplement s'en aller. Cette pensée vint à Sophia de façon tellement inattendue qu'elle dut vérifier qu'elle ne lui avait pas été envoyée par sa sœur cadette ou qu'elle ne l'avait pas récupérée chez une des autres. Quand on avait un talent comme le sien, c'était le problème : il venait quand il le voulait, pas quand on l'invoquait. Pourtant, il semblait que cette pensée soit vraiment la sienne et, plus encore, qu'elle soit vraie. Plutôt risquer la mort que rester ici un jour de plus. Bien sûr, si elle osait s'en aller, la punition serait pire. Les sœurs trouvaient toujours un moyen de la rendre pire. Sophia avait vu des filles qui avaient volé ou qui s'étaient défendues et qu'on avait laissé sans manger pendant des jours, qu'on avait forcées à rester à genoux, qu'on avait battues quand elles avaient essayé de dormir. Cependant, elle n'en avait plus rien à faire. En son for intérieur, une ligne avait été franchie. La peur ne pouvait pas la toucher parce qu'elle était noyée dans la peur de ce qui se passerait bientôt de toute façon. Après tout, elle avait eu dix-sept ans aujourd'hui. A présent, elle était assez âgée pour rembourser sa dette d'années de “soins” fournis par les bonnes sœurs en étant liée par contrat synallagmatique et vendue comme du bétail. Sophia savait ce qui arrivait aux orphelines qui atteignaient leur maturité. Par rapport à ça, se faire battre n'était rien. En fait, cela faisait des semaines qu'elle y réfléchissait. Elle redoutait ce jour, son anniversaire. Et maintenant, il était arrivé. Choquée par elle-même, Sophia agit. Elle se leva sans brusquerie et regarda autour d'elle. La bonne sœur était concentrée sur une autre fille qu'elle fouettait brutalement et il fut donc facile de se glisser par la porte en silence. Les autres filles n'avaient peut-être rien remarqué ou, dans le cas contraire, elles avaient eu trop peur pour dire un seul mot. Sophia sortit dans un des couloirs blanc uni de l'orphelinat. Avec discrétion, elle s'éloigna de la salle de travail. Il y avait d'autres bonnes sœurs là-bas mais, tant qu'elle se déplaçait en ayant l'air d'avoir un but, elles la laisseraient peut-être passer sans l'arrêter. Que venait-elle de faire ? Sophia continua à traverser la Maison des Oubliés, hébétée, à peine capable de croire qu'elle était vraiment en train de le faire. Il y avait plusieurs raisons pour lesquelles les bonnes sœurs ne s'embêtaient pas à fermer les portes de devant. Au-delà, juste au dehors des portes, la ville était un endroit violent pour tout le monde et encore plus violent pour celles qui avaient commencé leur vie comme orphelines. Ashton contenait autant de voleurs et de voyous que toutes les villes mais aussi les chasseurs chargés de recapturer les filles liées par contrat synallagmatique qui s'enfuyaient. De plus, les gens libres lui cracheraient dessus rien que pour ce qu'elle était. Ensuite, il y avait sa sœur. Kate n'avait que quinze ans. Sophia ne voulait pas l'entraîner dans un endroit encore pire. Kate était résistante, encore plus résistante que Sophia, mais elle était quand même sa petite sœur. Sophia erra vers les cloîtres et la cour où les filles se mélangeaient aux garçons de l'orphelinat d'à côté, essayant de trouver où sa sœur pouvait être. Elle ne pouvait pas partir sans elle. Elle était presque arrivée quand elle entendit crier une fille. Sophia se dirigea vers le son, soupçonnant presque que sa petite sœur s'était retrouvée dans une autre bagarre. Cependant, quand elle atteignit la cour, elle ne trouva pas Kate au centre d'une foule qui se battait mais une autre fille. Celle-ci était encore plus jeune, peut-être dans sa treizième année, et elle se faisait pousser et gifler par trois garçons qui devaient quasiment avoir l'âge qu'on les vende comme apprentis ou comme soldats. “Arrêtez !” cria Sophia, se surprenant autant elle-même qu'elle sembla surprendre les garçons présents. Normalement, la règle voulait que l'on passe sans réagir à ce qui se passait dans l'orphelinat. On restait tranquille sans oublier son rang. Pourtant, soudain, Sophia avança. “Laissez-la.” Les garçons s'interrompirent mais seulement pour la fixer du regard. L’aîné du groupe la toisa avec un sourire malveillant. “Eh bien, les gars”, dit-il, “on dirait qu'on en a trouvé une autre qui n'est pas là où elle devrait être.” Il avait les traits violents et le genre de regard mort dans les yeux qui montraient sans doute aucun qu'il avait passé des années dans la Maison des Oubliés. Il avança et, avant qu'elle puisse réagir, saisit le bras à Sophia. Elle essaya de le gifler mais il était trop rapide et il la jeta par terre. C'était dans des moments comme celui-là que Sophia aurait voulu avoir les talents de combattante de sa sœur cadette, sa capacité à faire preuve d'une brutalité immédiate dont Sophia, malgré sa ruse, n'était pas du tout capable. De toute façon, elle va être vendue comme putain … c'est aussi bien que je prenne mon tour avant. Sophia fut choquée d'entendre ces pensées. Elle leur trouvait un air presque gras et elle savait que c'étaient celles du garçon. Elle sentit monter la panique en elle. Elle se mit à se débattre mais il lui cloua facilement les bras au sol. Elle ne pouvait faire qu'une seule chose. Elle se concentra autant que possible et invoqua son talent en espérant que, cette fois-ci, il marcherait pour elle. Kate, cria-t-elle intérieurement, la cour ! A l'aide ! * “Plus d'élégance, Kate !” cria la bonne sœur. “Plus d'élégance !” Kate n'avait pas grande considération pour l'élégance mais elle fit quand même l'effort demandé quand elle versa de l'eau dans une coupe que tenait la sœur. La sœur Yvaine lui jetait un regard critique d'en-dessous son masque. “Non, tu n'as toujours pas compris. Et je sais que tu n'es pas maladroite, ma fille. Je t'ai vue faire la roue dans la cour.” Cela dit, la Sœur Yvaine n'avait pas puni Kate pour autant, ce qui suggérait qu'elle ne faisait pas partie des pires. Kate essaya encore d'une main tremblante. Avec les autres filles qui l'accompagnaient, elle était censée être en train d'apprendre à servir élégamment aux tables des nobles mais, en vérité, Kate n'était pas faite pour ça. Elle était trop petite et avait les muscles trop noueux pour le genre de féminité gracieuse à laquelle pensaient les bonnes sœurs. Si elle portait ses cheveux roux courts, c'était pour une raison précise. Dans un monde idéal, où elle aurait eu la liberté de choisir, elle aurait vraiment voulu devenir l'apprentie d'un forgeron ou peut-être se faire accepter dans une des troupes qui œuvraient en ville — ou peut-être même avoir la possibilité d'entrer à l'armée comme le faisaient les garçons. Apprendre à verser du vin avec grâce était le genre de leçon que sa grande sœur, qui rêvait de devenir une aristocrate, aurait apprécié, pas elle. Comme si cette pensée l'avait connectée à Sophia, Kate s'interrompit brusquement quand elle entendit la voix de sa sœur dans sa tête. Toutefois, elle eut un doute, car leur talent n'était pas toujours aussi fiable que ça. Cependant, le message se répéta et elle perçut aussi le sentiment qui venait avec. Kate, la cour ! A l'aide ! Kate sentait la peur que dégageait ce message. Brusquement, involontairement, elle s'éloigna de la bonne sœur et, ce faisant, renversa son pichet d'eau sur le sol en pierre. “Je suis désolée”, dit-elle. “Il faut que je parte.” La Sœur Yvaine regardait encore l'eau. “Kate, nettoie ça tout de suite !” Cependant, Kate courait déjà. Elle se ferait probablement battre pour cette offense plus tard mais ce ne serait pas la première fois. Ça ne comptait pas. Ce qui comptait, c'était d'aider la seule personne du monde à laquelle elle tenait. Elle traversa l'orphelinat au pas de course. Elle connaissait le chemin parce qu'elle avait exploré tous les recoins de cet endroit dans les années qui s'étaient écoulées depuis l'affreuse nuit où on l'avait emmenée ici. De plus, tard la nuit, elle s'échappait des ronflements incessants et de la puanteur du dortoir quand elle le pouvait et jouissait librement de l'orphelinat dans l'obscurité. En ces moments où elle était la seule à être debout et où l'on n'entendait que le son des cloches de la ville, elle inspectait les moindres recoins des murs de l'établissement, sentant qu'il faudrait qu'elle les connaisse par cœur un de ces jours. Et maintenant, elle les connaissait. Kate entendait le son que produisait sa sœur, qui se battait en appelant à l'aide. Instinctivement, elle plongea dans une pièce, saisit un tisonnier dans l'âtre et poursuivit sa route. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait avec cet objet. Elle arriva brusquement dans la cour et se sentit désespérée quand elle vit sa sœur plaquée au sol par deux garçons pendant qu'un autre maniait maladroitement sa robe. Kate comprit exactement ce qu'il fallait qu'elle fasse. Une rage primale l'envahit, une rage qu'elle n'aurait pas pu contrôler même si elle l'avait voulu, et elle se rua en avant en rugissant et en abattant le tisonnier sur la tête du premier garçon. Il se retourna au moment où Kate frappait et, par conséquent, le tisonnier ne le frappa pas aussi nettement que Kate l'aurait voulu mais il suffit quand même à l'envoyer à terre, où il tomba en touchant l'endroit où elle avait frappé. Elle se déchaîna sur un autre, l'atteignit au genou là où il se tenait et le fit tomber. Elle frappa le troisième au ventre jusqu'à ce qu'il tombe. Elle continua à les frapper, refusant de leur laisser le temps de se remettre. Elle avait participé à des quantités de bagarres pendant toutes les années qu'elle avait passées à l'orphelinat et elle savait qu'elle ne pouvait se reposer ni sur sa taille ni sur sa force. La furie était la seule chose qu'elle avait pour survivre et, heureusement, Kate n'en manquait pas. Elle frappa sans arrêt jusqu'à ce que les garçons battent en retraite. Même s'ils étaient peut-être sur le point de rejoindre l'armée, les Frères Masqués qui sévissaient de leur côté ne leur apprenaient pas à se battre. Cela les aurait rendus trop difficiles à contrôler. Kate frappa un des garçons au visage puis virevolta pour en frapper un autre au coude et entendit le craquement du fer qui heurtait de l'os. “Debout”, dit-elle à sa sœur en tendant la main. “Debout !” Sophia se leva, hébétée, et prit la main à Kate comme si, pour une fois, c'était elle la sœur cadette. Kate partit en courant et sa sœur courut avec elle. Sophia sembla reprendre conscience alors qu'elles couraient. Alors qu'elles filaient dans les couloirs de l'orphelinat, une partie de leur vieille certitude sembla revenir. Derrière elles, Kate entendit des cris poussés par des garçons, des sœurs ou les deux. Elle n'en avait que faire. Elle savait qu'elles ne pouvaient que sortir. “On ne revient pas”, dit Sophia. “Il faut qu'on quitte l'orphelinat.” Kate hocha la tête. Pour ce qu'elles venaient de faire, la punition ne se limiterait pas à une simple correction. Cependant, à ce moment-là, Kate se souvint. “Dans ce cas, on part”, répondit Kate en courant, “mais d'abord, il faut juste que —” “Non”, dit Sophia. “On n'a pas le temps. Laisse tout. Il faut qu'on parte.” Kate secoua la tête. Il y avait des choses qu'elle ne pouvait pas abandonner. Donc, au lieu de fuir, elle fonça vers son dortoir en tenant le bras à Sophia pour qu'elle la suive. Le dortoir était un endroit lugubre avec des lits qui n'étaient guère mieux que des planches en bois qui dépassaient du mur comme des étagères. Kate n'était pas bête au point de mettre ses objets importants dans la petite commode qui se trouvait au pied de son lit, où n'importe qui aurait pu les voler. En fait, elle se dirigea vers une fente entre deux lattes du plancher et tira sur une des lattes avec ses doigts jusqu'à ce qu'elle se soulève. “Kate”, haleta Sophia, reprenant son souffle, “on n'a pas le temps.” Kate secoua la tête. “Je ne l'abandonnerai pas.” Sophia savait forcément ce qu'elle était venue chercher, le seul souvenir qu'elle avait de cette nuit, de leur vie d'avant. Finalement, le doigt de Kate s'accrocha à du métal et elle souleva le médaillon pour qu'il brille dans la pénombre. Durant son enfance, elle avait été sûre que c'était vraiment de l'or, une fortune qui n'attendait que d'être dépensée. Quand elle avait grandi, elle avait fini par comprendre que c'était un alliage plus commun mais, de toute façon, à cette époque-là, il avait fini par être plus précieux que l'or pour elle. La miniature qui se trouvait à l'intérieur et qui montrait une femme qui souriait pendant qu'un homme lui posait la main sur l'épaule était ce qu'elle avait de plus proche d'un souvenir de ses parents. En général, Kate ne portait pas le médaillon de peur qu'un des autres enfants ou les bonnes sœurs ne le lui prennent. Elle le glissa à l'intérieur de sa robe. “Partons”, dit-elle. Elles coururent vers la porte de l'orphelinat, qui était censée toujours être ouverte parce que l'Ordre de la Déesse Masquée avait trouvé porte close quand il avait exploré le monde et avait condamné ses habitants pour cela. Kate et Sophia coururent dans les méandres des couloirs, sortirent dans le vestibule et regardèrent autour d'elles pour vérifier si quelqu'un les poursuivait. Kate les entendait mais, à ce moment-là, il n'y avait que la sœur qui se tenait toujours à côté de la porte, une grosse femme qui s'interposa pour bloquer le passage aux deux filles quand elles arrivèrent. Kate rougit, se souvenant immédiatement de toutes les années de correction qu'elle avait subies aux mains de cette sœur. “Vous voilà”, dit-elle d'un ton sévère. “Vous avez beaucoup désobéi, vous deux, et —” Kate n'attendit pas; avec le tisonnier, elle frappa si fort la sœur au ventre qu'elle se plia en deux. A ce moment-là, elle aurait voulu avoir une des épées élégantes que portaient les courtiers, ou peut-être une hache. En fait, elle dut se contenter d'étourdir la femme assez longtemps pour qu'elle et Sophia puissent passer. Cependant, quand Kate traversa les portes, elle s'arrêta. “Kate !” hurla Sophia d'une voix pleine de panique. “On y va ! Qu'est-ce que tu fais ?!” Cependant, Kate ne pouvait pas contrôler cette envie, alors même qu'elle entendait les cris des poursuivants et qu'elle savait qu'elles risquaient toutes les deux leur liberté. Elle avança de deux pas, leva haut le tisonnier et frappa la bonne sœur au dos plusieurs fois. La bonne sœur grogna et cria à chaque coup et chacun de ses cris fut un délice pour Kate. “Kate !” supplia Sophia, au bord des larmes. Kate regarda longtemps, trop longtemps la bonne sœur parce qu'elle avait besoin de graver cette image de vengeance, de justice, dans son esprit. Elle savait que cette image la soutiendrait quelles que soient les corrections qu'elle recevrait par la suite. Puis elle se retourna et quitta brusquement la Maison des Oubliés avec sa sœur comme deux fugitives quittant un navire qui coule. La puanteur, le bruit et l'agitation de la ville agressèrent Kate mais, cette fois-ci, elle ne ralentit pas. Tenant la main de sa sœur, elle courut. Et courut. Et courut. Et, malgré leur situation, elle inspira profondément et fit un grand sourire. Pour aussi peu de temps que ce soit, elles étaient libres. CHAPITRE DEUX Sophia n'avait jamais eu aussi peur mais, en même temps, elle ne s'était jamais sentie aussi vivante ou aussi libre. Alors qu'elle courait dans la ville avec sa sœur, elle entendit Kate pousser un cri d'excitation qui la mit à l'aise et la terrifia en même temps. Ce cri rendait les choses trop réelles. Leur vie ne serait plus jamais la même. “Silence”, insista Sophia. “Tu vas nous faire repérer.” “Elles arrivent, de toute façon”, répondit sa sœur. “Autant apprécier ce qu'on a.” Comme pour mettre l'accent sur ce point, elle contourna un cheval, saisit une pomme sur une charrette et courut sur les pavés d'Ashton. La ville débordait de l'activité du marché qui y venait tous les Sixthdays et Sophia regarda autour d'elle, étonnée par tout ce qu'elle voyait, entendait et sentait. Si ce n'avait été pour le marché, elle n'aurait jamais su quel jour c'était. Dans la Maison des Oubliés, ces choses ne comptaient pas. Il n'y avait que les cycles sempiternels de la prière et du travail, des punitions et de l'apprentissage par cœur. Cours plus vite, lui dit sa sœur par télépathie. Quand elles entendirent des sifflets et des cris quelque part derrière elles, elles accélérèrent. Sophia les emmena dans une ruelle puis suivit Kate avec difficulté quand cette dernière grimpa par-dessus un mur. Malgré son impétuosité, sa sœur était trop rapide, comme un muscle solide et remonté qui attendait de se détendre. Sophia entendit encore les sifflets. Elle réussit tout juste à atteindre le haut du mur et, à ce moment-là, elle trouva comme toujours la main forte de Kate qui l'attendait. Elle se rendit compte que, même de ce point de vue, elles étaient vraiment différentes : la main de Kate était rude, calleuse, musclée, alors que les doigts de Sophia étaient longs, fins et délicats. Les deux faces de la même pièce, comme disait leur mère. “Elles ont appelé les gardiens”, s'écria Kate, incrédule, comme si, d'une façon ou d'une autre, les sœurs ne respectaient pas les règles du jeu. “Que t'imaginais-tu ?” répondit Sophia. “On s'enfuit avant qu'elles puissent nous vendre.” Kate les emmena au bas d'une série de marches pavées puis vers un espace dégagé plein de monde. Sophia se força à ralentir quand elles approchèrent du marché de la ville, se raccrochant à l'avant-bras de Kate pour l'empêcher de courir. On se fera moins remarquer si on ne court pas, dit Sophia par télépathie, trop essoufflée pour parler. Malgré son incertitude, Kate ralentit pour marcher à la même allure que Sophia. Elles marchèrent lentement, frôlant des gens qui s'écartèrent, refusant visiblement de toucher des filles d'aussi basse extraction qu'elles. Peut-être croyaient-ils qu'on avait libéré ces deux filles pour qu’elles aillent faire une course. Sophia se força à avoir l'air de juste regarder les marchandises pendant qu'elles se servaient de la foule pour se camoufler. Elle regarda autour d'elle, le clocher au-dessus du temple de l'Ordre de la Déesse Masquée, les divers étals et les boutiques à la vitrine en verre qui étaient derrière eux. Dans un coin de la place, il y avait un groupe d'acteurs qui interprétait un des contes traditionnels avec des costumes raffinés pendant qu'un des censeurs regardait du bord de la foule environnante. Il y avait un recruteur de l'armée qui se tenait sur une estrade et essayait de recruter des troupes pour la nouvelle guerre de conquête de cette ville, la bataille qui s'annonçait de l'autre côté du Canal du Knife-Water. Sophia vit sa sœur fixer le recruteur du regard et elle la retira vers elle. Non, dit Sophia par télépathie. Ce n'est pas pour toi. Kate allait répondre quand, soudain, les cris se firent à nouveau entendre derrière elles. Elles s'enfuirent à nouveau toutes les deux. Sophia savait que personne ne les aiderait, maintenant. Elles étaient à Ashton et coupables en ce lieu. Personne n'essaierait d'aider deux fuyardes. En fait, quand elle leva les yeux, Sophia vit quelqu'un commencer à leur bloquer la route. Personne n'accepterait de laisser deux orphelines fuir leurs obligations, ce qu'elles étaient. Des mains tentèrent de les saisir et elles durent se battre pour passer. Sophia gifla une main qui s'était posée sur son épaule pendant que Kate frappait méchamment avec son tisonnier volé. La foule s'ouvrit devant elles et Sophia vit sa sœur courir vers une section d'échafaudages en bois abandonnés à côté d'un mur de pierre, où des maçons avaient dû essayer de redresser une façade. On grimpe encore ? dit Sophia par télépathie. Elles ne nous suivront pas, répondit sa sœur. C'était probablement vrai, ne serait-ce que parce que la meute de leurs poursuivants ordinaires ne risquerait pas sa vie de la sorte. Pourtant, Sophia craignait cette escalade, mais elle n'avait pas de meilleure idée à ce moment-là. Ses mains tremblantes se refermèrent autour des lattes en bois de l'échafaudage et elle se mit à grimper. Très vite, elle eut mal aux bras mais, à ce stade-là, il fallait soit continuer soit tomber et, même s'il n'y avait pas eu les pavés en dessous, Sophia n'aurait pas voulu tomber alors que la plus grande partie de la foule la poursuivait. Kate attendait déjà au sommet, souriant encore comme si tout cela n'était qu'un jeu. Sa main était à nouveau là et elle tira Sophia vers le haut. Ensuite, elles coururent encore mais, cette fois-ci, sur les toits. Kate les emmena vers un interstice qui menait vers un autre toit, bondissant dans le chaume comme si elle ne se souciait aucunement du risque de passer au travers. Sophia la suivit, réprimant son envie de crier quand elle glissa presque puis bondissant avec sa sœur dans une section basse où une douzaine de cheminées crachaient la fumée d'un four à poterie situé en dessous. Kate essaya à nouveau de courir mais Sophia, sentant une occasion de se cacher, la saisit et la tira dans le chaume, où elles se retrouvèrent cachées parmi les bottes de foin. Attends, dit-elle par télépathie. A son grand étonnement, Kate ne protesta pas. Elle regarda autour d'elle alors qu'elles se blottissaient dans la partie plate du toit, ignorant la chaleur qui montait des feux d'en dessous. Kate avait dû se rendre compte qu'elles étaient bien cachées. La fumée brouillait la plus grande partie de ce qui se trouvait autour d'elles et ce brouillard qui les enveloppait les cachait encore plus. C'était comme une seconde ville, là-haut, avec des lignes de vêtements, des drapeaux et des bannières qui fournissaient toutes les cachettes qu'elles pouvaient désirer. Si elles restaient tranquilles, personne ne pourrait les retrouver en ce lieu. De plus, personne d'autre n'aurait la stupidité de risquer de marcher sur le chaume. Sophia regarda autour d'elle. L'endroit était paisible à sa façon. Il y avait des endroits où les maisons étaient si proches les unes des autres que les gens auraient pu toucher du bras celle des voisins et, plus loin, Sophie vit qu'on vidait un pot de chambre dans la rue. Elle n'avait jamais eu l'occasion de voir la ville sous cet angle, les tours du clergé et les fabricants de munitions, les gardiens de l'horloge et les sages qui se dressaient au-dessus du reste, le palais qui se tenait entouré par ses murailles comme une escarboucle qui brillait sur la peau du reste. Elle se blottit là avec sa sœur, qu'elle tenait dans ses bras, et attendit que les sons de la poursuite passent en dessous. Peut-être, juste peut-être, arriveraient-elles à s'en sortir. CHAPITRE TROIS La matinée devint l'après-midi avant que Sophia et Kate n'osent sortir de leur cachette en rampant. Comme Sophia l'avait pensé, personne n'avait osé grimper sur les toits pour y aller les rechercher et, même si les sons de la poursuite s'étaient bien rapprochés, ils ne s'étaient jamais rapprochés assez. Maintenant, ils semblaient avoir complètement disparu. Kate jeta un coup d’œil à l'extérieur et observa la ville d'en dessous. L'agitation du matin avait disparu, remplacée par un rythme et par une foule plus détendus. “Il faut qu'on descende d'ici”, murmura Sophia à sa sœur. Kate hocha la tête. “Je meurs de faim.” Sophia le comprenait. La pomme que Kate avait volée avait disparu depuis longtemps et la faim commençait à la hanter, elle aussi. Elles descendirent au niveau de la rue et Sophia se mit à regarder autour d'elles. Même si les sons de leurs poursuivants avaient disparu, une partie d'elle-même était convaincue que quelqu'un allait leur sauter dessus dès le moment où leurs pieds toucheraient le sol. Elles se frayèrent un chemin dans les rues en essayant de se faire aussi discrètes que possible. Cela dit, à Ashton, il était impossible d'éviter les gens parce qu'il y en avait tout simplement trop. Les bonnes sœurs ne s'étaient pas vraiment souciées de leur enseigner la géographie mais Sophia avait entendu dire qu'il y avait des villes plus grandes au-delà des États Marchands. A cet instant-là, c'était dur à croire. Il y avait des gens partout où Sophia regardait, même si, à cette heure-là de la journée, la plus grande partie de la population de la ville devait être à l'intérieur, en train de travailler durement. Il y avait des enfants qui jouaient dans la rue, des femmes qui allaient et venaient des marchés et des boutiques, des ouvriers qui portaient des outils et des échelles. Il y avait des tavernes et des théâtres, des boutiques qui vendaient du café venant des pays récemment découverts au-delà de l'Océan des Reflets, des cafés où les gens semblaient être presque aussi intéressés par la discussion que par leur repas. Elle était très étonnée de voir les gens rire, heureux, vraiment insouciants, ne rien faire d'autre que passer le temps et s'amuser. Elle avait même du mal à croire qu'un tel monde puisse exister. Par rapport au silence et à l'obéissance imposés par l'orphelinat, le contraste était choquant. Il y a tant de choses, dit Sophia par télépathie à sa sœur, lorgnant les stands de nourriture qu'il y avait partout, sentant croître des crampes à l'estomac à chaque odeur qu'elle rencontrait. Kate inspectait les lieux d'un œil pragmatique. Elle choisit un des cafés et s'en approcha prudemment pendant que les gens qui se tenaient devant se moquaient d'un soi-disant philosophe qui essayait de décider quelle proportion du monde on pouvait vraiment connaître. “Tu y arriverais mieux si tu n'étais pas ivre tout le temps”, lui cria un badaud. Un autre se tourna vers Sophia et Kate alors qu'elles approchaient. L'hostilité ambiante était palpable. “On ne veut pas de racailles comme vous ici”, dit-il d'un ton méprisant. “Filez !” La colère pure de ses paroles était pire que ce à quoi Sophia s'était attendue. Cependant, elle repartit vers la rue en traînant les pieds, entraînant Kate avec elle pour qu'elle évite de faire une chose qu'elles devraient regretter par la suite. Bien qu'elle ait visiblement abandonné son tisonnier quelque part en fuyant la foule, elle avait certainement l'air de vouloir taper sur quelque chose. Cela signifiait qu'elles n'avaient pas le choix : elles allaient devoir voler leur nourriture. Sophia avait espéré que quelqu'un leur ferait la charité. Pourtant, elle savait que ce n'était pas comme ça que fonctionnait le monde. Elles comprirent alors toutes les deux qu'il était temps qu'elles utilisent leurs talents et elles se mirent d'accord sans mot dire, d'un signe de tête simultané. Elles se placèrent chacune d'un côté d'une ruelle, regardèrent toutes les deux une boulangère travailler et attendirent. Sophia attendit jusqu'à ce que la boulangère puisse lire ses pensées puis elle lui dit ce qu'elle voulait qu'elle entende. Oh non, pensa la boulangère. Les petits pains. Comment ai-je pu les oublier à l'intérieur ? Dès que la boulangère eut cette idée, Sophia et Kate passèrent rapidement à l'action. Quand la femme se détourna pour repartir chercher les petits pains à l'intérieur, elles se précipitèrent en avant et, se déplaçant à toute vitesse, saisirent chacune une brassée de gâteaux, presque plus que ce qu'elles pourraient manger. Elles se cachèrent toutes les deux derrière une ruelle et mangèrent voracement. Bientôt, Sophia sentit qu'elle avait le ventre plein. C'était une sensation étrange et agréable qu'elle n'avait jamais connue. La Maison des Oubliés ne pensait pas qu'il fallait fournir plus que le strict minimum à ses protégées. Alors, elle rit en voyant Kate essayer d'enfoncer un gâteau entier dans sa bouche. Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sa sœur. C'est si bon de te voir heureuse, répondit Sophia par télépathie. Elle n'était pas sûre que ce bonheur durerait. A chaque pas, elle cherchait les chasseurs qui les poursuivaient peut-être. Pour les récupérer, l'orphelinat ne se dépenserait pas plus que ce que les deux filles pourraient leur rapporter mais comment prévoir l'avenir alors que les bonnes sœurs voudraient certainement se venger ? Il fallait au minimum que Sophia et Kate restent à l'écart des gardes, et pas seulement parce qu'elles s'étaient évadées. Après tout, on pendait bien les voleurs à Ashton. Il faut qu'on arrête d'avoir l'air d'orphelines en cavale ou on ne pourra plus traverser la ville sans que les gens nous regardent et tentent de nous attraper. Sophia regarda sa sœur, étonnée par cette idée. Tu veux voler des vêtements ? répondit Sophia par télépathie. Kate hocha la tête. Cette pensée fit encore plus peur à Sophia mais cette dernière savait que sa sœur, qui était toujours pragmatique, avait raison. Elles se levèrent toutes les deux en même temps, se rangeant les gâteaux restants autour de la taille. Alors que Sophia cherchait des vêtements, elle sentit Kate lui toucher le bras. Elle suivit son regard et vit une corde à linge en haut d'un toit. Elle n'était pas surveillée. Bien sûr que non, comprit-elle avec soulagement. Après tout, qui surveillerait une corde à linge ? Sophia sentit quand même son cœur battre très fort quand elles grimpèrent sur un autre toit. Elles s'arrêtèrent toutes les deux, regardèrent autour d'elles puis tirèrent sur la corde à linge comme un pêcheur aurait pu tirer sur une corde de pêche. Sophia vola une robe en laine verte et une combinaison couleur crème qui était probablement le genre de chose qu'une fermière pourrait porter mais qui était quand même trop luxueuse pour elle. A sa grande surprise, sa sœur choisit un maillot de corps, une culotte et un pourpoint qui la faisait plus ressembler à un garçon aux cheveux en pointe qu'à la fille qu'elle était. “Kate”, se plaignit Sophia, “tu ne peux pas te promener habillée comme ça !” Kate haussa les épaules. “Nous ne sommes censées ni l'une ni l'autre avoir cet air-là. Autant se sentir à l'aise.” Ce n'était pas faux. Les lois somptuaires indiquaient clairement ce qu'un niveau donné de la société pouvait et ne pouvait pas porter, et cela s'appliquait aussi aux oubliées et à celles qui étaient liées par contrat synallagmatique. Dans leur situation actuelle, les deux filles enfreignaient encore plus de lois en rejetant leurs haillons, les seuls vêtements qu'elles avaient le droit de porter, et en s'habillant au-dessus de leur rang. “D'accord”, dit Sophia. “Je ne discuterai pas. De plus, si quelqu'un recherche deux filles, il ne fera peut-être pas attention à nous”, dit-elle en riant. “Je ne ressemble pas à un garçon”, lui répondit sèchement Kate, visiblement indignée. Sophia sourit à ces mots. Elles récupérèrent leurs gâteaux, les fourrèrent dans leurs nouvelles poches et repartirent ensemble. Ce qu'il fallait qu'elles fassent ensuite était moins susceptible de les faire sourire; il y avait encore beaucoup de choses qu'il fallait qu'elles fassent pour arriver à survivre. Il fallait d'abord qu'elles trouvent un abri puis qu'elles décident ce qu'elles allaient faire, où elles allaient aller. Une chose à la fois, se rappela-t-elle. Elles redescendirent dans les rues et, cette fois-ci, Sophia ouvrit la marche en essayant de trouver un itinéraire pour traverser la section la plus pauvre de la ville car, à son goût, elles étaient encore trop près de l'orphelinat. Devant, elle vit une série de maisons brûlées qui ne s'étaient visiblement pas remises d'un des incendies qui ravageaient parfois la ville quand la rivière était basse. Il serait dangereux de se reposer à cet endroit. Pourtant, Sophia se dirigea vers ces maisons. Kate la regarda d'un air étonné et sceptique. Sophia haussa les épaules. C'est dangereux mais c'est mieux que rien du tout, dit-elle par télépathie. Elles approchèrent prudemment et, juste au moment où Sophia passa la tête à un coin, elle fut surprise de voir deux silhouettes émerger des décombres. A force de séjourner dans les ruines carbonisées, elles avaient l'air si noircies par la suie que, l'espace d'un instant, Sophia pensa qu'elles sortaient du feu. “Partez ! C'est chez nous, ici !” L'une d'elles se précipita vers Sophia, qui hurla en reculant involontairement d'un pas. Kate semblait prête à se battre mais, à ce moment, l'autre personne sortit une dague qui brilla plus que tout ce qu'il y avait en ce lieu. “On est chez nous ! Choisissez votre propre ruine ou je vous saigne.” Alors, les sœurs s'enfuirent, mettant autant de distance que possible entre elles et la maison. A chaque pas, Sophia était sûre qu'elle entendait arriver des voyous armés de couteaux, des gardes ou les bonnes sœurs quelque part derrière elles. Elles marchèrent jusqu'à en avoir mal aux jambes et jusqu'à ce que l'après-midi s'assombrisse beaucoup trop. Au moins, elles se réconfortaient en sachant que, à chaque pas, elles étaient un pas plus loin de l'orphelinat. Finalement, elles approchèrent d'une partie de la ville qui avait l'air légèrement plus belle. Pour une raison quelconque, le visage de Kate s'illumina quand elle la vit. “Qu'est-ce qu'il y a ?” demanda Sophia. “La bibliothèque des pauvres”, répondit sa sœur. “On peut s'y réfugier. Parfois, je m'y abrite quand les sœurs nous envoient faire des courses et le bibliothécaire me laisse entrer, bien que je n'aie pas de quoi payer.” Sophia n'avait pas grand espoir de trouver de l'aide à cet endroit mais, en vérité, elle n'avait pas de meilleure idée. Elle laissa Kate l'y emmener et elles se dirigèrent vers un endroit plein de gens où des prêteurs sur gages se mêlaient aux avocats et où l'on trouvait même quelques chariots parmi les chevaux et piétons habituels. La bibliothèque était un des plus grands bâtiments du lieu. Sophia connaissait son histoire : un des nobles de la ville avait décidé d'éduquer les pauvres et avait laissé une partie de sa fortune pour qu'on construise le genre de bibliothèque que la plupart des gens gardaient sous clef dans leur maison de campagne. Bien sûr, comme il fallait payer un penny pour entrer, cela signifiait que les plus pauvres ne pouvaient pas y aller. Sophia n'avait jamais eu un penny. Les bonnes sœurs ne voyaient aucune raison de donner de l'argent à leurs protégées. Elles approchèrent de l'entrée et Sophia vit qu'un homme vieillissant y était assis. Dans ses vêtements légèrement usés, il n'avait pas l'air méchant bien qu'il fasse visiblement tout autant office de garde que de bibliothécaire. A la grande surprise de Sophia, quand elles approchèrent, il sourit. Sophia n'avait jamais vu personne se réjouir de rencontrer sa sœur. “La jeune Kate”, dit-il. “Cela fait longtemps que je ne t'ai pas vu. Et tu as apporté une amie. Entrez, entrez. Je ne veux pas m'opposer au savoir. Même si le fils du comte Varrish a imposé une taxe d'un penny sur le savoir, le vieux comte n'y a jamais cru.” Il avait l'air de vraiment le penser mais Kate secouait déjà la tête. “Ce n'est pas ce qu'il nous faut, Geoffrey”, dit Kate. “Ma sœur et moi … on s'est enfuies de l'orphelinat.” Sophia vit que le vieil homme était choqué. “Non”, dit-il. “Non, tu ne dois pas faire une telle bêtise.” “Trop tard”, dit Sophia. “Alors, vous ne pouvez pas rester ici”, insista Geoffrey. “Si les gardes viennent et qu'ils vous trouvent ici avec moi, ils penseront que j'ai joué un rôle dans votre évasion.” Sophia voulait partir mais il semblait que Kate veuille encore essayer. “Je vous en prie, Geoffrey”, dit Kate. “Il me faut —” “Il faut que vous y reveniez”, dit Geoffrey. “Implorez leur pardon. J'ai de la pitié pour votre situation mais c'est la situation que le destin vous a attribuée. Revenez avant que les gardes ne vous attrapent. Je ne peux pas vous aider. Je risque même de me faire fouetter pour ne pas avoir alerté les gardes quand je vous ai vues. Je ne peux pas en faire plus pour vous.” Sa voix était sévère mais Sophia voyait quand même à son regard qu'il était gentil et que prononcer ces mots lui faisait de la peine. C'était presque comme s'il se battait contre lui-même, comme s'il ne faisait semblant d'être sévère que pour bien se faire comprendre. Malgré cela, Kate avait l'air découragée. Sophia détestait voir sa sœur dans cet état. Sophia l'entraîna loin de la bibliothèque. Alors qu'elles marchaient, Kate, la tête baissée, finit par parler. “On fait quoi, maintenant ?”, demanda-t-elle. En vérité, Sophia n'avait pas de réponse. Elles continuèrent à marcher mais, à ce moment-là, Sophia était épuisée d'avoir fait tellement de chemin. De plus, il commençait à pleuvoir d'une façon constante qui suggérait que la pluie allait durer longtemps. En matière de précipitations, Ashton détenait quasiment le record. Sophia se mit à descendre les rues pavées en pente vers la rivière qui traversait la ville. Sophia n'était pas sûre de ce qu'elle espérait y trouver parmi les barges et les barques à fond plat. Elle ne pensait pas que les ouvriers des quais ou les putains, qui constituaient la majorité de la population dans cette partie de la ville, allaient les aider, mais, au moins, c'était une destination. Au moins, elles allaient pouvoir trouver une cachette sur la rive, regarder les navires passer paisiblement et rêver d'endroits lointains. Finalement, Sophia repéra un léger surplomb près un des nombreux ponts de la ville. Elle s'en approcha. Elles titubèrent toutes les deux en sentant la puanteur de l'endroit et en voyant qu'il était infesté de rats. Cependant, Sophia était tellement fatiguée que même l'abri le plus sordide lui semblait être un palais. Il fallait qu'elles s'abritent de la pluie. Il fallait qu'elles se fassent oublier. Or, à ce moment-là, qu'y avait-il d'autre ? Il fallait qu'elles trouvent un endroit où personne d'autre, même pas les vagabonds, n'osait aller. C'était un endroit de ce type. “Ici ?” demanda Kate, dégoûtée. “On ne pourrait pas revenir à la cheminée ?” Sophia secoua la tête. Elle ne pensait pas qu'elles réussiraient à la retrouver et, même si elles y arrivaient, ce serait là où les chasseurs regarderaient en premier. Ce lieu sordide était le meilleur qu'elles puissent trouver avant que la pluie ne tombe plus fort et qu'il ne fasse nuit. Elle s'installa et, par considération pour sa sœur, essaya de cacher ses larmes. Lentement et à contrecœur, Kate s'assit à côté d'elle, serrant ses genoux dans ses bras et se balançant comme pour exclure la cruauté, la barbarie et la désolation du monde. CHAPITRE QUATRE Dans les rêves de Kate, ses parents étaient encore vivants et elle était heureuse. Dès qu'elle rêvait, ils semblaient être là, bien que leur visage soit moins un souvenir que des choses reconstruites, seulement guidées par le médaillon. Kate n'avait pas été assez grande pour se souvenir de plus de choses quand tout avait changé. Elle était dans une maison quelque part dans la campagne. Par les fenêtres en verre plombé, elle voyait des vergers et des champs. Kate rêvait de la chaleur du soleil sur sa peau, de la douceur de la brise qui faisait frémir les fleurs dehors. Ce qui venait après semblait toujours absurde. Elle ne connaissait pas assez de détails ou elle ne les avait pas mémorisés correctement. Elle essaya de forcer son rêve à lui raconter tout ce qui s'était passé mais il ne lui fournit que des fragments. Une fenêtre, avec un ciel étoilé dehors. La main de sa sœur, la voix de Sophia dans sa tête, lui disant de se cacher. Elle cherchait leurs parents dans le dédale de la maison … Elle se cachait dans la maison, dans l'obscurité. Elle entendait les sons de quelqu'un qui se déplaçait aux environs. Il y avait de la lumière au-delà, alors qu'il faisait nuit à l'extérieur. Elle sentit qu'elle y était presque, qu'elle allait découvrir ce qui était finalement arrivé à leurs parents cette nuit-là. La lumière qui venait de la fenêtre se mit à briller plus fort, encore plus fort, et — “Réveille-toi”, dit Sophia en la secouant. “Tu rêves, Kate.” Kate cligna des yeux puis les ouvrit à contrecœur. Les rêves étaient toujours beaucoup plus beaux que le monde où elle vivait. Elle plissa les yeux quand elle sentit la lumière. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le matin était arrivé. C'était le premier jour de sa vie où elle dormait toute la nuit à l'extérieur de la puanteur et des cris que renfermaient les murs de l'orphelinat, le premier jour de sa vie où elle s'éveillait quelque part ailleurs, peu importe où. L'endroit en question avait beau être très humide, elle était folle de joie. Elle ne remarqua pas seulement la différence entre la lumière du matin et celle de l'après-midi finissant : elle vit aussi que la rivière qui coulait devant elles avait retrouvé son animation grâce aux barges et aux bateaux qui se dépêchaient de la remonter aussi loin que possible. Certains étaient propulsés par de petites voiles, d'autres par des perches qui les poussaient ou des chevaux qui les remorquaient à partir du bord de la rivière. Autour d'elles, Kate entendait se réveiller le reste de la ville. Les cloches du temple sonnaient l'heure pendant que, entre-temps, elle entendait les bavardages de toute la population de la ville qui allait travailler ou partait pour d'autres voyages. C'était Firstday, un bon jour pour commencer les choses. Peut-être cela porterait-il aussi bonheur aux deux sœurs. “Je fais tout le temps le même rêve”, dit Kate. “Je n'arrête pas de rêver de … de cette nuit.” Elles semblaient toujours se retenir de lui donner un nom plus précis. C'était étrange, car elles pouvaient probablement communiquer plus franchement que tous les autres citoyens de la ville. Malgré cela, Kate et Sophia hésitaient encore à parler franchement de cette chose-là. L'expression de Sophia s'assombrit et Kate regretta immédiatement ses paroles. “Moi aussi, il m'arrive d'en rêver”, admit tristement Sophia. Kate se tourna vers elle, intéressée. Sa sœur devait savoir. Elle avait été plus grande, elle devait en avoir vu plus. “Tu sais ce qui s'est passé, n'est-ce pas ?” demanda Kate. “Tu sais ce qui est arrivé à nos parents.” C'était plus une affirmation qu'une question. Kate scruta le visage de sa sœur, à la recherche de réponses, et elle vit un vacillement furtif. Sophia lui cachait quelque chose. Sophia secoua la tête. “Il y a des choses auxquelles il vaut mieux éviter de penser. Il faut qu'on se concentre sur l'avenir, pas sur le passé.” Ce n'était pas une réponse vraiment satisfaisante mais Kate ne s'était pas attendue à mieux. Sophia refusait toujours de parler de ce qui s'était passé la nuit où leurs parents étaient partis. Elle ne voulait jamais en parler et même Kate devait admettre qu'elle se sentait mal à l'aise à chaque fois qu'elle y pensait. De plus, dans la Maison des Oubliés, les bonnes sœurs n'aimaient pas que les orphelines essaient de parler du passé. Elles disaient que c'était une preuve d'ingratitude et ce n'était qu'une raison de se faire punir parmi tant d'autres. Kate repoussa un rat du pied et se redressa en regardant autour d'elle. “Nous ne pouvons pas rester où nous sommes”, dit-elle. Sophia hocha la tête. “Nous mourrons si nous restons ici, dans la rue.” C'était décourageant mais aussi probablement vrai. Il y avait tant de manières de mourir dans les rues de cette ville. Le froid et la faim n'étaient que le début de la liste. Avec les gangs des rues, les gardes, les maladies et tous les autres risques des alentours, même l'orphelinat avait l'air d'être un lieu sûr. Cela dit, Kate ne comptait pas y revenir. Elle aurait préféré le brûler jusqu'à la dernière pierre que repasser ses portes. De toute façon, elle le brûlerait peut-être jusqu'à la dernière pierre un de ces jours. L'idée la fit sourire. Se sentant tiraillée par la faim, Kate sortit son dernier gâteau et commença à l'engloutir. Alors, elle se souvint de sa sœur. Elle coupa la moitié du gâteau et le lui tendit. Sophia la regarda avec espoir mais en se sentant coupable. “Ne t'inquiète pas”, mentit Kate. “J'en ai un autre dans ma robe.” Sophia garda sa moitié de gâteau à contrecœur. Kate sentait que sa sœur savait qu'elle mentait mais qu'elle avait trop faim pour se priver de ce gâteau. Pourtant, elles étaient si proches l'une de l'autre que Kate sentait la faim de sa sœur et Kate ne pouvait jamais se permettre d'être heureuse si sa sœur ne l'était pas. Finalement, elles émergèrent prudemment de leur cachette toutes les deux. “Alors, grande sœur ?” demanda Kate. “Tu as une idée ?” Sophie soupira et secoua la tête. “Eh bien, je meurs de faim”, dit Kate. “Ce sera mieux de réfléchir le ventre plein.” Sophia approuva d'un hochement de tête et elles repartirent toutes les deux vers les grandes rues. Elles trouvèrent bientôt une cible (un autre boulanger) et volèrent leur petit-déjeuner comme elles avaient volé leur dernier repas. Quand elles se précipitèrent dans une ruelle et mangèrent avec avidité, elles se sentirent tentées de se dire qu'elles pourraient vivre le reste de leur vie comme ça, en utilisant leur talent commun pour prendre ce qu'il leur fallait en détournant l'attention des gens. Cependant, Kate savait que cela ne pouvait pas marcher comme ça. Aucune bonne chose ne durait pour toujours. Kate regarda la ville qui s'affairait devant elle. C'était irrésistible. De plus, les rues de la ville semblaient s'étendre jusqu'à l'infini. “Si nous ne pouvons pas rester dans la rue”, dit-elle, “qu'allons-nous faire ? Où irons-nous ?” Sophia hésita un moment. Elle avait l'air aussi incertaine que Kate. “Je ne sais pas”, admit-elle. “Bon, que savons-nous faire ?” demanda Kate. La liste avait l'air beaucoup plus courte qu'elle n'aurait dû l'être. En vérité, les orphelins comme elles ne choisissaient pas leur métier. On les préparait à une vie où ils seraient liés par contrat synallagmatique comme apprentis ou domestiques, soldats ou pire. Ils ne pouvaient jamais vraiment s'attendre à être libres parce que même les maîtres qui cherchaient vraiment un apprenti ne les paieraient qu'une misère, pas assez pour qu'ils remboursent un jour leur dette. De plus, en vérité, Kate ne supportait ni la couture ni la cuisine, ni l'étiquette ni la mercerie. “Nous pourrions trouver un commerçant et essayer de devenir ses apprenties”, suggéra Kate. Sophia secoua la tête. “Même si nous pouvions en trouver un qui accepte de nous prendre, il nous poserait d'abord des questions sur notre famille. Comme nous n'aurions pas de père qui se porte garant pour nous, il saurait ce que nous sommes.” Kate dut admettre que sa sœur avait raison. “Dans ce cas, nous pourrions nous faire engager comme matelots sur une barge et voir du pays.” Alors même qu'elle le disait, elle savait que c'était probablement aussi ridicule que sa première idée. Un capitaine de barge poserait lui aussi des questions et il était probable que tous les chasseurs d'orphelines en cavale surveillaient les barges pour y attraper celles qui essayaient de s'échapper. Il était certain qu'elles ne pouvaient faire confiance à personne d'autre pour les aider, pas après ce qui s'était passé à la bibliothèque avec le seul homme que Kate ait jamais considéré comme un ami dans cette ville. Comme elle avait été bête et naïve ! Sophia semblait comprendre elle aussi l'énormité de leur tâche. Elle regardait au loin d'un air mélancolique. “Si tu pouvais faire quelque chose”, demanda Sophia, “si tu pouvais aller quelque part, où irais-tu ?” Kate n'y avait pas pensé de cette façon-là. “Je ne sais pas”, dit-elle. “Je veux dire, je n'ai jamais pensé qu'à survivre au jour présent.” Sophia resta longtemps silencieuse. Kate sentait qu'elle réfléchissait. Finalement, Sophia parla. “Si nous essayons de faire quelque chose de normal, il y aura autant d'obstacles que si nous choisissions de faire la chose la plus extraordinaire du monde. Il y en aura peut-être même plus, parce que les gens s'attendent à ce que les gens comme nous se contentent du minimum. Par conséquent, qu'est-ce tu veux plus que tout ?” Kate y réfléchit. “Je veux trouver nos parents”, dit Kate, le comprenant en le disant. Elle sentit l'éclair de douleur qui traversa Sophia quand elle entendit ces paroles. “Nos parents sont morts”, dit Sophia. Elle avait l'air si certaine de ce qu'elle disait que Kate voulut lui redemander ce qui s'était passé toutes ces années auparavant. “Je suis désolée, Kate. Ce n'était pas ce que je voulais dire.” Kate soupira amèrement. “Je ne veux plus que l'on contrôle ce que je fais”, dit Kate, choisissant la chose qu'elle désirait presque autant que le retour de leurs parents. “Je veux être libre, vraiment libre.” “Moi aussi, je le veux”, dit Sophia, “mais il y a très peu de gens vraiment libres dans cette ville. Les seuls qui le sont, c'est …” Elle regarda la ville et, suivant son regard, Kate vit qu'elle était regardait vers le palais au marbre brillant et aux décorations dorées. Kate devinait ce qu'elle pensait. “Je ne crois pas que devenir domestique au palais te rendrait libre”, dit Kate. “Je ne pensais pas à devenir domestique”, dit sèchement Sophia. “Et si … et si nous pouvions simplement entrer là-bas et nous intégrer à eux ? Et si nous pouvions tous les persuader que nous faisons partie d'eux ? Et si nous pouvions épouser un homme riche, avoir des relations à la cour ?” Si Kate ne rit pas, ce fut seulement parce qu'elle voyait que sa sœur pensait sérieusement à toute cette idée. Si elle pouvait obtenir quelque chose du monde, la dernière chose que Kate voudrait serait entrer au palais et y devenir une grande dame en épousant un homme qui lui donnerait des ordres. “Je ne veux plus que ma liberté dépende de quelqu'un d'autre”, dit Kate. “Le monde ne nous a appris qu'une chose : nous devons nous débrouiller seules, vraiment seules. Comme ça, nous pourrons contrôler tout ce qui nous arrivera et nous n'aurons besoin de faire confiance à personne. Il faut que nous apprenions à nous occuper de nous-mêmes, à être autonomes, à vivre de ce que nous offre la terre. Il faut que nous apprenions à chasser, à tenir une ferme. Peu importe quoi, du moment où nous n'avons à faire confiance à personne d'autre. De plus, il faudra que nous amassions beaucoup d'armes et que nous devenions de grandes combattantes pour pouvoir tuer tous ceux qui essaieront de nous prendre ce qui nous appartiendra.” Et soudain, Kate comprit. “Il faut qu'on quitte cette ville”, conseilla-t-elle vivement à sa sœur. “Pour nous, elle est remplie de dangers. Il faut qu'on vive au-delà de la ville, à la campagne, où il y a peu de gens et où personne ne pourra nous faire de mal.” Plus elle en parlait, plus elle se rendait compte que c'était ce qu'il fallait faire. C'était son rêve. A cet instant-là, Kate voulait plus que tout courir vers les portes de la ville et explorer les espaces infinis qui se trouvaient au-delà. “Et quand nous apprendrons à nous battre”, ajouta Kate, “quand nous grandirons, deviendrons plus fortes et aurons ce qu'on fait de mieux en matière d'épées, d'arbalètes et de dagues, nous reviendrons ici et nous tuerons toutes celles qui nous ont fait du mal à l'orphelinat.” Elle sentit Sophia poser les mains sur son épaule. “Tu ne peux pas parler comme ça, Kate. Tu ne peux pas simplement parler de tuer les gens comme si de rien n'était.” “Ce n'est pas rien”, cracha Kate. “C'est ce qu'ils méritent.” Sophia secoua la tête. “C'est une attitude barbare”, dit Sophia. “Il y a de meilleures manières de survivre et de meilleures manières de se venger. De plus, je ne veux plus me contenter de survivre comme une paysanne des forêts. Sinon, à quoi bon vivre ? Je veux vivre.” Kate n'était pas sûre d'approuver cette idée-là mais ne dit rien. Elles continuèrent un peu à marcher en silence et Kate devina que Sophia était tout aussi absorbée par son rêve qu'elle ne l'était elle-même. Elles marchèrent dans des rues pleines de gens qui semblaient savoir ce qu'ils faisaient de leur vie, qui avaient l'air d'avoir un objectif précis et Kate trouvait injuste que ce soit aussi facile pour eux. Toutefois, cela ne l'était peut-être pas. Peut-être ces personnes-là avaient-elles aussi peu de choix qu'elle ou Sophia en auraient eu si elles étaient restées à l'orphelinat. Devant, la ville s'étalait au-delà des portes, qui la gardaient probablement depuis des siècles. A présent, l'espace au-delà des portes était plein de maisons adossées aux murailles et probablement inintéressantes pour cette même raison. Cela dit, au-delà, il y avait un grand espace vide où plusieurs fermiers emmenaient leur cheptel à l'abattoir, des moutons et des oies, des canards et même quelques vaches. Il y avait aussi des chariots pleins de marchandises qui attendaient d'entrer dans la ville. Et au-delà de tout ça, l'horizon était plein de forêts où Kate aurait vraiment voulu s'enfuir. Kate vit le chariot avant Sophia. Il se frayait un chemin au travers des véhicules qui attendaient. Visiblement, ses occupants supposaient qu'ils avaient le droit d'arriver les premiers dans la ville elle-même. C'était peut-être le cas. Le chariot était doré et sculpté. Sur le côté, il portait des armoiries familiales que Kate et Sophia auraient probablement reconnues si les bonnes sœurs avaient pensé que de telles choses valaient la peine d'être enseignées. Les rideaux en soie étaient fermés mais Kate en vit un s'ouvrir d'un coup sec. Derrière, il y avait une femme qui regardait à l'extérieur, portant un masque recherché à tête d'oiseau. Kate se sentit envahie par la jalousie et le dégoût. Comment quelques-uns pouvaient-ils vivre dans un tel luxe ? “Regarde-les”, dit Kate. “Elles vont probablement à un bal ou à une mascarade. Elles n'ont probablement jamais eu à craindre d'avoir faim depuis qu'elles sont nées.” “Non”, convint Sophia. Cependant, elle le dit d'un ton pensif, peut-être même admiratif. Alors, Kate se rendit compte de ce que pensait sa sœur. Elle se tourna vers elle, consternée. “On ne peut pas les suivre comme ça”, dit Kate. “Pourquoi pas ?” répliqua sa sœur. “Pourquoi ne pas essayer d'obtenir ce qu'on veut ?” Kate n'avait pas de réponse à cela. Elle ne voulait pas dire à Sophia que ça ne marcherait pas, que ça ne pouvait pas marcher, que ce n'était pas comme ça que tournait le monde. Dès le premier coup d’œil, ces aristocrates sauraient qu'elles étaient orphelines, sauraient qu'elles étaient des paysannes. Comment pouvaient-elles même espérer passer inaperçues dans un monde comme celui-là ? Sophia était la sœur aînée : elle était censée déjà savoir tout ça. De plus, à ce moment-là, Kate aperçut une chose qui exerça sur elle une attraction irrésistible. Il y avait des hommes qui se rangeaient en formation près du côté de la place et ils portaient les couleurs d'une des compagnies de mercenaires qui aimaient s'essayer aux guerres en cours de l'autre côté de la mer. Ils avaient des armes dans des charrettes et aussi des chevaux. Quelques-uns d'entre eux s'adonnaient même à un tournoi d'escrime impromptu avec des épées en acier émoussées. Kate observa les armes avec gourmandise et vit ce qu'il lui fallait : des porte-armes en acier, des dagues, des épées, des arbalètes, des pièges pour la chasse. Rien qu'avec quelques-unes de ces choses, elle pourrait apprendre à poser des pièges et à vivre des cadeaux de la nature. “Non”, dit Sophia en voyant ce qu'elle regardait et en lui posant une main sur le bras. Kate se dégagea, mais avec douceur. “Viens avec moi”, dit Kate, résolue. Elle vit sa sœur secouer la tête. “Tu sais que je ne le peux pas. Ce n'est pas pour moi. Ce n'est pas ce que je suis. Ce n'est pas ce que je veux, Kate.” Et essayer de se mêler à un groupe de nobles n'était pas ce que Kate voulait. Elle sentait la certitude de sa sœur, elle sentait la sienne et elle comprit soudain ce qui allait se passer. Quand elle le comprit, les larmes lui piquèrent les yeux. Elle jeta les bras autour de sa sœur juste au moment où sa sœur la prenait dans les siens. “Je ne veux pas te quitter”, dit Kate. “Je ne veux pas te quitter, moi non plus”, répondit Sophia, “mais il faut peut-être que nous tentions chacune de faire ce qui nous passionne, au moins quelque temps. Tu es aussi têtue que moi et nous avons chacune notre rêve personnel. Je suis convaincue que je peux y arriver et que, à ce moment-là, je pourrai t'aider.” Kate sourit. “Et je suis convaincue que je le peux moi aussi et que, ce jour-là, je pourrai t'aider.” A présent, Kate voyait les larmes dans les yeux de sa sœur elle aussi mais, plus encore, elle sentait sa tristesse par le biais de la connexion qu'elles partageaient. “Tu as raison”, dit Sophia. “Tu ne serais pas à ta place à la cour et je ne serais pas à la mienne dans, dans une contrée sauvage, ou si j'apprenais à me battre. Donc, il faut peut-être que nous le fassions séparément. Peut-être aurons-nous plus de chances de survivre si nous nous séparons. Au moins, si l'une de nous se fait attraper, alors, l'autre pourra venir à sa rescousse.” Kate voulait à dire à Sophia qu'elle avait tort mais, en vérité, tout ce qu'elle disait avait du sens. “Je te retrouverai”, dit Kate. “J'apprendrai à me battre et à vivre à la campagne et je te retrouverai. Ce jour-là, tu comprendras et tu viendras me rejoindre.” “Et je te retrouverai quand j'aurai réussi à entrer à la cour”, répliqua Sophia avec un sourire. “Tu viendras me retrouver au palais, tu y épouseras un prince et tu gouverneras cette ville.” Elles se firent un grand sourire, les joues baignées de larmes. Cela dit, tu ne seras jamais seule, ajouta Sophia, faisant résonner ses paroles dans la tête de Kate. Je serai toujours avec toi, comme tes pensées. Kate ne pouvait plus supporter cette tristesse et elle savait qu'il allait falloir qu'elle agisse avant d'être tentée de changer d'avis. Donc, elle serra sa sœur dans ses bras une dernière fois, la relâcha et courut vers les armes. Il était temps de tout risquer. CHAPITRE CINQ Sentant la détermination qui brûlait en elle, Sophia traversa Ashton en direction de l'enceinte emmurée où se trouvait le palais. Elle courut dans les rues, évitant des chevaux et bondissant de temps à autre sur des chariots quand ils avaient l'air d'aller dans la bonne direction. Même comme cela, il lui fallut du temps pour traverser toute la place, les Screws, le Quartier Marchand, Knotty Hill et les autres quartiers un par un. Ils étaient si étranges et pleins de vie après le temps qu'elle avait passé dans la Maison des Oubliés que Sophia aurait voulu avoir plus de temps pour les explorer. Elle se retrouva à l'extérieur d'un grand théâtre circulaire, souhaitant avoir le temps d'aller voir à l'intérieur. Cela dit, il fallait qu'elle se presse parce que, si elle ratait le bal masqué de ce soir, elle ne savait comment elle allait s'y prendre pour trouver la place qu'elle voulait à la cour. Même elle savait qu'il n'y avait pas tant de bals masqués que ça. Or, celui-ci lui donnerait sa meilleure chance de s'introduire dans la place. En chemin, elle s'inquiéta pour Kate. Elles avaient passé tant de temps ensemble que cela lui semblait étrange de se séparer d'elle. Cependant, en vérité, elles voulaient mener des vies différentes. Sophia la retrouverait quand elle aurait réussi. Quand elle se serait fait une vie parmi les nobles d'Ashton, elle retrouverait Kate et tout irait bien. Les portes menant à l'enceinte emmurée qui contenait le palais se trouvaient devant elle. Comme Sophia s'y était attendue, elles avaient été ouvertes pour la soirée et, au-delà d'elles, elle vit des jardins austères avec leurs rangées bien droites de haies et de roses. Il y avait même des grands espaces d'herbe tondus plus court que ne pouvaient l'être les champs de tous les fermiers et cela lui semblait être en soi un signe de luxe parce que, en ville, tous ceux qui avaient un lopin de terre à côté de leur maison étaient obligés de s'en servir pour y faire pousser de la nourriture. Dans les jardins, il y avait une lanterne sur un poteau tous les quelques pas. Elles n'étaient pas encore allumées mais, la nuit, elles illumineraient l'endroit entier de leur éclat et les gens danseraient sur les pelouses aussi facilement que dans une des grandes salles du palais. Sophia voyait les gens se diriger vers l'intérieur l'un après l'autre. Il y avait un domestique en livrée dorée près de la porte avec deux gardes vêtus d'un bleu éclatant, le mousquet à l'épaule en, parfaite tenue de parade, pendant que les nobles et leurs domestiques passaient d'un pas nonchalant. Sophia se précipita vers la porte. Elle avait espéré pouvoir se mêler à la foule de ceux qui entraient mais, quand elle arriva, elle se retrouva toute seule. Par conséquent, le domestique de service put lui consacrer toute son attention. C'était un homme âgé avec une perruque poudrée qui lui descendait le long de la nuque. Il jeta sur Sophia un regard en apparence dédaigneux. “Et qu'est-ce que tu veux, toi ?” demanda-t-il d'un ton si dur qu'il aurait pu être un acteur qui interprétait un noble plutôt qu'un domestique dans le monde réel. “Je viens pour le bal”, dit Sophia. Elle savait qu'elle ne pourrait jamais se faire passer pour une noble mais il y avait quand même des choses qu'elle pouvait faire. “Je suis la domestique de —” “Ne te fatigue pas”, répliqua le domestique. “Je sais parfaitement bien qui laisser entrer et aucune de ces personnes n'accepterait de se faire accompagner par une domestique comme toi. Nous ne laissons pas entrer les putains du port. Ce n'est pas ce genre de soirée.” “Je ne sais pas de quoi vous parlez”, essaya de dire Sophia mais l'air renfrogné auquel elle eut droit lui indiqua que cela n'avait pas la moindre chance de fonctionner. “Dans ce cas, permets-moi d'expliquer”, dit le domestique qui gardait la porte. Il semblait bien s'amuser. “Quand on voit ta robe, on se dit que tu l'as taillée dans celle d'une marchande de poissons. Tu pues comme si tu sortais d'un égout. Quant à ta voix, elle suggère que tu ne saurais même pas épeler « élocution » et encore moins t'en servir. Maintenant, pars avant que je te fasse chasser et jeter au trou pour la nuit.” Sophia voulait discuter mais la cruauté de ses paroles semblaient lui avoir volé toutes les siennes. Pire encore, elles lui avaient volé son rêve aussi facilement que si l'homme avait tendu le bras et l'avait cueilli à l'endroit où il flottait en l'air. Elle se retourna, courut et le pire fut les rires qui la suivirent tout le long de la rue. Sophia s'arrêta plus loin dans une embrasure de porte, complètement humiliée. Elle ne s'était pas attendue à ce que ce soit facile mais elle s'était attendue à ce que quelqu'un soit gentil en ville. Elle avait cru qu'elle pourrait passer pour une domestique même si elle ne pouvait pas passer pour une noble. Cependant, c'était peut-être là son erreur. Si elle essayait de se réinventer, ne devrait-elle pas le faire à fond ? Peut-être n'était-il pas trop tard. Si elle ne pouvait pas passer pour le genre de domestique qui accompagnerait sa maîtresse au bal, pour qui pouvait-elle passer ? Elle pouvait être ce qu'elle avait presque été quand elle avait quitté l'orphelinat, le genre de domestique à laquelle on confierait les tâches les plus basses. Cela pourrait fonctionner. Autour du palais, la place contenait les hôtels particuliers des nobles mais aussi toutes les choses dont leurs propriétaires pouvaient avoir besoin en ville : des couturiers, des bijoutiers, des bains publics et plus encore, toutes ces choses que Sophia ne pouvait pas se permettre mais qu'elle pourrait arriver à obtenir autrement. Elle commença par le couturier. C'était l'étape la plus difficile et, quand elle aurait la robe adéquate, le reste serait peut-être plus facile. Haletant comme si elle allait s'effondrer, elle entra dans la boutique qui avait l'air d'avoir le plus de clients en espérant que tout irait bien. “Qu'est-ce que tu fais ici ?” demanda une femme aux cheveux gris acier en levant les yeux la bouche pleine d'épingles. “Pardonnez-moi …” dit Sophia. “Ma maîtresse … elle me fera fouetter si sa robe arrive encore plus en retard … elle m'a dit … de courir jusqu'ici”, dit-elle. Elle ne pouvait pas passer pour une domestique qui accompagnait sa maîtresse mais elle pouvait être la domestique liée par contrat synallagmatique de cette noble qui l'avait envoyée faire une course de dernière minute. “Et comment s'appelle ta maîtresse ?” demanda la couturière. Est-elle vraiment le genre de domestique que Milady D’Angelica pourrait envoyer ? Peut-être est-elle de la même taille qu'elle ? Peut-être veut-elle faire vérifier la taille d'une robe ? Le talent de Sophia l'aida aussi brusquement qu'involontairement. Sophia fut reconnaissante de cette aubaine. “Milady D’Angelica”, dit-elle. “Pardonnez-moi mais elle a dit de faire vite. Le bal —” “Le bal ne commencera pas vraiment avant une heure ou deux et je ne pense pas que ta maîtresse veuille y être trop tôt pour faire son entrée”, répondit la couturière. Elle parlait d'un ton un peu moins acerbe, maintenant, bien que Sophia soupçonne que ce n'était que par respect de la dame noble qu'elle prétendait servir. L'autre femme désigna un endroit du doigt. “Attends ici.” Sophia attendit, bien que, à ce moment-là, ce soit la chose la plus difficile à faire qui soit. Au moins, cela lui donna une chance d'écouter ce qui se passait. Le domestique du palais avait eu raison : les gens d'ici parlaient vraiment d'une façon différente des gens des parties les plus pauvres de la ville. Leurs voyelles étaient plus rondes, les extrémités des mots plus polies. Une des femmes qui travaillaient dans cette boutique semblait être originaire d'un des États Marchands car elle roulait les r en bavardant avec les autres. La couturière à laquelle elle avait parlé revint rapidement avec une robe et la tendit à Sophia pour qu'elle l'inspecte. C'était la chose la plus belle que Sophia ait jamais vue. Elle était d'un argenté et d'un bleu brillants et elle semblait chatoyer quand on la bougeait. Le corsage était cousu avec du fil d'argent et même les jupons formaient des vagues scintillantes, ce qui semblait être un vrai gaspillage, car qui les verrait ? “Tu es de la même taille que Milady D’Angelica, hein ?” demanda la couturière. “Oui, madame”, répondit Sophia. “C'est pour cela qu'elle m'a envoyée.” “Dans ce cas, elle aurait dû t'envoyer dès le début au lieu de se contenter d'une liste de mensurations.” “Je n'oublierai pas de le lui dire”, dit Sophia. L'idée fit pâlir la couturière d'effroi, comme si cette simple idée pouvait suffire à lui donner une crise cardiaque. “Ce ne sera pas nécessaire. La robe est exactement de la bonne taille mais il faut juste que je fasse quelques ajustements. Tu es certaine que tu es de sa taille ?” Sophia hocha la tête. “Au centimètre près, madame. Elle me fait manger exactement la même chose qu'elle pour que nous restions de la même taille.” C'était risqué et stupide d'imaginer un tel détail mais la couturière sembla y croire. C'était peut-être le genre d'extravagance dont elle pensait les dames nobles capables. D'une façon ou d'une autre, elle fit les ajustements si vite que Sophia eut de la peine à y croire quand elle lui tendit finalement un paquet emballé dans du papier à motifs. “Je mets la facture sur le compte de Milady ?” demanda la couturière. Sophia entendit un soupçon d'espoir dans ses paroles, comme si Sophia avait pu avoir l'argent sur elle, mais elle ne put que hocher la tête. “Bien sûr, bien sûr. Je suis sûre que Milady D’Angelica sera contente.” “Je suis sûre qu'elle le sera”, dit Sophia, qui courut presque vers la porte. En fait, Sophia était sûre que la dame noble serait furieuse mais elle ne comptait pas être présente à ce moment-là. D'ailleurs, il y avait d'autres endroits où il fallait qu'elle aille et d'autres paquets qu'elle “récupère” pour sa “maîtresse”. Chez un cordonnier, elle récupéra des bottines d'un cuir pâle de qualité supérieure, décorées avec des lignes gravées qui dépeignaient une scène de la vie de la Déesse Sans Nom. Chez un parfumeur, elle fit l'acquisition d'une petite fiole qui diffusait une odeur suggérant que son créateur y avait d'une façon ou d'une autre distillé l'essence de tout ce qui était beau en une combinaison de fragrances. “C'est mon meilleur parfum !” proclama-t-il. “J'espère que Lady Beaufort l'appréciera.” A chaque boutique où elle s'arrêtait, Sophia choisissait une nouvelle femme noble comme maîtresse. Elle ne faisait qu'être pragmatique : elle ne pouvait pas garantir que Milady D’Angelica avait fréquenté toutes les boutiques de la ville. Dans quelques-unes des boutiques, elle choisissait le nom en puisant dans les pensées du propriétaire. Dans d'autres, quand son talent ne venait pas à son secours, elle restait dans le vague jusqu'à ce que le propriétaire émette une supposition ou, dans un cas, jusqu'à ce qu'elle puisse lire à l'envers et à la dérobée un livre comptable déposé sur le comptoir. Plus elle volait, plus cela lui semblait être facile. Chaque article qu'elle venait de s'accaparer lui servait de justificatif pour le suivant parce que le propriétaire de la nouvelle boutique se disait que ses collègues ne pouvaient pas avoir donné ces choses à la mauvaise personne. Quand elle arriva à la boutique où l'on vendait des masques, le commerçant lui plaça quasiment ses marchandises dans les mains avant qu'elle n'ait passé les portes. C'était un demi-masque d'ébène sculpté qui montrait plusieurs scènes de la vie de la Déesse Masquée qui cherchait l'hospitalité et dont les bords étaient décorés de plumes et les contours des yeux de pointes d'épingle en bijoux probablement conçues pour donner l'impression que les yeux de celle qui portait le masque reflétaient la lumière ambiante. Sophia se sentit un peu coupable en prenant ce masque et en l'ajoutant à la pile considérable de paquets qu'elle avait sur les bras. Elle volait tant de gens, prenait des choses qu'ils avaient produites avec leur travail et que d'autres avaient payées ou paieraient un jour ou n'avaient pas vraiment payées : Sophia n'avait pas encore compris comment les nobles faisaient pour avoir l'air d'acheter des choses sans vraiment les payer. Cela dit, sa culpabilité fut de courte durée parce que ces nobles avaient toutes tant de choses par rapport aux orphelines de la Maison des Oubliés. Rien que les bijoux sur ce masque leur auraient changé la vie. Pour l'instant, il fallait que Sophia se change. Ayant dormi à côté de la rivière, elle était très sale et elle ne pouvait pas aller à la fête dans cet état. Elle se dirigea vers les bains publics, attendant jusqu'à ce qu'elle en trouve un avec des calèches qui attendaient près de la porte et qui offraient des bains séparés pour les dames de la haute société. Elle n'avait pas d'argent pour payer mais elle avança quand même jusqu'aux portes sans tenir compte du regard que lui adressa le propriétaire grand et musclé. “Ma maîtresse est à l'intérieur”, dit-elle. “Elle m'a ordonné d'être de retour avec tout cela quand elle aurait fini de se baigner, sans quoi j'aurais des problèmes.” Il la toisa. Une fois de plus, les paquets que Sophia portait semblèrent lui servir de sauf-conduit. “Dans ce cas, tu ferais mieux d'entrer, n'est-ce pas ? Les vestiaires sont à ta gauche.” Sophia s'y rendit, déposa son butin dans une pièce pleine de la vapeur des bains. Des femmes allaient et venaient vêtues des serviettes qui servaient à les sécher. Elles ignorèrent toutes Sophia. Elle se déshabilla, s'enveloppa d'une serviette et se dirigea vers les bains. Ils étaient conçus de la façon qui était à la mode de l'autre côté de l'océan, avec plusieurs bassins chauds, tièdes et froids et des masseuses et des domestiques qui attendaient à côté. Sophia était extrêmement consciente du tatouage qu'elle avait au mollet et qui proclamait ce qu'elle était mais il y avait des domestiques liées par contrat synallagmatique en ce lieu, venues masser leurs maîtresses avec des huiles parfumées ou les peigner. Si quelqu'un remarquait la marque, il se dirait probablement que Sophia était venue ici pour cette raison. Malgré cela, elle ne prit pas le temps de savourer le confort des lieux comme elle aurait pu le faire. Elle voulait sortir de là avant que quelqu'un ne lui pose des questions. Elle s'immergea dans l'eau et se frotta avec du savon en essayant de s'enlever la plus grande partie de sa crasse. Quand elle sortit du bain, elle s'assura que sa serviette descende jusqu'à ses chevilles. De retour dans les vestiaires, elle habilla son nouveau personnage étape par étape. Elle commença par les bas et les jupons en soie puis poursuivit par la corseterie et les jupes extérieures, les gants et le reste. “Est-ce que madame a besoin qu'on l'aide à se coiffer ?” demanda une femme, et Sophia se tourna et vit une domestique qui la regardait. “Si tu veux”, dit Sophia en essayant de se souvenir de la façon dont les nobles parlaient. Elle se dit que ce serait plus facile si on s'imaginait qu'elle n'était pas d'ici et adopta donc un soupçon de l'accent des États Marchands qu'elle avait entendu chez la couturière. A sa grande surprise, ce fut facile à faire et sa voix s'ajusta aussi vite que le reste. La fille lui sécha et lui tressa les cheveux en un nœud élaboré que Sophia trouva fort complexe. Quand ce fut fini, Sophia se mit son masque puis sortit entre les calèches jusqu'à ce qu'elle en repère une qui était libre. “Toi, là !” cria-t-elle, trouvant sa nouvelle voix étrange à ce moment-là. “Oui, toi ! Emmène-moi au palais tout de suite et sans t'arrêter. Je suis pressée. Et ne me demande pas de payer. Tu peux envoyer la note à Lord Dunham et il pourra se sentir heureux que je ne lui coûte pas plus cher ce soir.” Elle ne savait même pas s'il existait un Lord Dunham mais le nom lui semblait bon. Elle s'attendait à ce que le conducteur du chariot discute ou essaie au moins de négocier le prix de la course. En fait, il ne fit qu'incliner la tête. “Oui, madame.” Le trajet en ville fut plus confortable que Sophia aurait pu l'imaginer. C'était certainement plus confortable que de bondir sur le haut des chariots, et beaucoup plus rapide. En quelques minutes, elle vit approcher les portes du palais. Sophia sentit son cœur se serrer car c'était encore le même domestique qui y était de garde. Allait-elle y arriver ? Allait-il la reconnaître ? Le chariot ralentit et Sophia se força à se pencher à l'extérieur en espérant bien jouer son rôle. “Le bal bat-il déjà son plein ?” demanda-t-elle avec son nouvel accent. “Suis-je arrivée au bon moment pour produire une impression ? Et surtout, est-ce que je suis bien habillée ? Mes domestiques me disent que cette robe convient à votre cour mais j'ai l'impression d'être vêtue comme une putain des quais.” Elle ne put pas se retenir : il lui fallait sa petite vengeance. Le domestique de garde à la porte s'inclina très bas. “Madame n'aurait pas pu arriver à un meilleur moment”, lui assura-t-il avec le genre de fausse sincérité que Sophia imaginait que les nobles aimaient. “Et Madame a l'air absolument charmante, bien sûr. Je vous en prie, entrez donc.” Sophia ferma le rideau du chariot quand il avança mais seulement pour dissimuler son soulagement et sa stupéfaction. Ça marchait. Ça marchait vraiment. Elle espérait seulement que les choses marchaient aussi bien pour Kate. CHAPITRE SIX Kate appréciait la ville plus qu'elle n'aurait cru pouvoir le faire toute seule. Elle souffrait encore de sa séparation avec sa sœur et elle voulait encore partir explorer la campagne mais, pour l'instant, c'était Ashton qu'elle voulait voir. Elle parcourait les rues de la ville et adorait se noyer dans la foule. Personne ne la regardait et elle regardait tout aussi peu les autres gamins ou apprentis, les fils cadets ou les soldats en herbe de la ville. Dans son costume de garçon manqué et avec ses cheveux à courtes pointes, Kate aurait pu passer tous ces jeunes mâles. Il y avait tant à voir en ville, et pas seulement les chevaux que Kate regardait avec envie à chaque fois qu'elle en croisait un. Elle s'arrêta devant le chariot d'un vendeur d'armes et les arbalètes légères et les quelques mousquets avaient l'air incroyablement fascinants. Si Kate avait pu en voler un, elle l'aurait fait mais l'homme scrutait prudemment tous les gens qui s'approchaient de lui. Cela dit, tout le monde n'était pas aussi prudent. Elle réussit à voler un gros morceau de pain qui trônait sur une table de café et un couteau que quelqu'un avait utilisé pour punaiser une brochure religieuse. Son talent n'était pas parfait mais savoir sur quoi les gens concentraient leurs pensées et leur attention était un grand avantage quand on survivait en ville. Elle continua d'avancer, cherchant l'opportunité de prendre plus de choses dont elle aurait besoin pour vivre à la campagne. C'était le printemps mais, la plupart des jours, cela signifiait seulement que la pluie remplaçait la neige. De quoi allait-elle avoir besoin ? Kate se mit à compter les choses sur ses doigts. Un sac, de la ficelle pour fabriquer des pièges à animaux, une arbalète si elle pouvait s'en procurer une, un ciré pour se protéger de la pluie et un cheval. Malgré tous les risques que comportait le vol de chevaux, il lui fallait absolument un cheval. Cela dit, son idée comportait des risques. A certains coins, il y avait des potences où pendaient les os de criminels morts depuis longtemps, préservés pour faire durer la leçon. Au-dessus d'une des vieilles portes, détruite pendant la dernière guerre, il y avait trois crânes fichés sur des pointes qui étaient censés appartenir au chancelier renégat et à ses conspirateurs. Kate se demanda comment les gens pouvaient encore s'en souvenir. Elle jeta un regard au palais qui se dressait au loin mais seulement parce qu'elle espérait que Sophia allait bien. Ce genre d'endroit était pour les gens comme la reine douairière et ses fils, pour les nobles et leurs domestiques qui essayaient d'oublier les problèmes du vrai monde en chassant et en faisant la fête, pas pour les vrais gens. “Hé, mon garçon, si tu as de l'argent à dépenser, tu t'amuseras avec moi”, cria une femme du seuil d'une maison dont la finalité était évidente même si elle n'avait aucun panneau. Un homme qui aurait pu se battre contre des ours se tenait à la porte pendant que Kate entendait les sons des gens qui s'amusaient sans discrétion à l'intérieur alors qu'il ne faisait pas encore nuit. “Je ne suis pas un garçon”, répondit-elle sèchement. La femme haussa les épaules. “Je ne suis pas difficile. Tu peux entrer et te faire de l'argent. On accepte tout le monde, ici, les vieux vicieux comme les garçons manqués.” Kate continua à avancer d'un pas raide, refusant de répondre. Ce n'était pas la vie qu'elle voulait vivre et elle ne voulait pas non plus voler pour acquérir tout ce qu'elle voulait. Il y avait d'autres opportunités qui avaient l'air plus intéressantes. Partout où elle regardait, il semblait y avoir des recruteurs pour une compagnie libre ou une autre qui déclamaient les soldes élevées qu'ils payaient, plus élevées que celles des autres, ou qui parlaient de leurs rations, plus grosses que celles des autres, ou de la gloire que l'on pouvait conquérir en allant faire la guerre au-delà du Knife-Water. Kate osa s'avancer vers l'un d'eux, un homme jovial de la cinquantaine vêtu d'un uniforme qui faisait plus penser à un soldat d'opérette qu'à un vrai. “Hé, mon garçon ! Tu cherches l'aventure ? La bravoure ? Le risque de mourir tué par ses ennemis ? Eh bien, tu es au mauvais endroit !” “Au mauvais endroit ?” dit Kate, sans même se soucier d'avoir été prise pour un garçon. “Notre général est Massimo Caval, le soldat le plus prudent qui soit comme tout le monde le sait. Il ne livre bataille que quand il peut gagner. Il ne perd jamais ses hommes dans des confrontations stériles. Il ne —” “Donc, tu dis qu'il est un lâche ?” demanda Kate. “A la guerre, il vaut mieux être lâche, crois-moi”, dit le recruteur. “Six mois à fuir devant les forces ennemies pendant qu'elles s'ennuient, avec seulement un peu de pillage de temps à autre pour s'amuser un peu. Penses-y, cette vie, cette … attends, tu n'es pas un garçon, n'est-ce pas ?” “Non, mais je sais quand même me battre”, insista Kate. Le recruteur secoua la tête. “Non, pas pour nous, c'est impossible. Dégage !” Le recruteur avait beau avoir prétendu être un lâche, il semblait prêt à gifler Kate si elle restait où elle était. Donc, Kate poursuivit sa route. En ville, tant de choses paraissaient absurdes. La Maison des Oubliés avait été un endroit cruel mais, au moins, il y avait régné une sorte d'ordre. En ville, une fois sur deux, les gens semblaient faire tout ce qu'ils voulaient sans que les gestionnaires de la ville ne s'en préoccupent vraiment. La ville elle-même semblait assurément n'avoir aucune structure. Kate traversa un pont qui avait été envahi par des étals et des scènes de théâtre et même des petites maisons jusqu'à ce qu'il y reste à peine assez de place pour passer dessus, chose pour laquelle il avait été conçu à l'origine. Elle se rendit compte que certaines des rues dans laquelle elle marchait finissaient en queue de poisson, que certaines ruelles devenaient d'une façon ou d'une autre les toits de maisons situées plus bas avant de laisser la place à des échelles. En ce qui concernait les gens qui marchaient dans les rues, la ville entière ressemblait à un asile de fous. Il semblait y avoir une personne qui criait à chaque coin de rue, déclamant les bases de sa philosophie personnelle, demandant l'attention des passants pour le spectacle qu'elle allait présenter ou dénonçant l'implication du royaume dans les guerres qui se déroulaient de l'autre côté de l'océan. Les premières fois où Kate vit les silhouettes masquées des prêtres et des bonnes sœurs en train de mener les affaires mystérieuses de l'Ordre de la Déesse Masquée, elle se réfugia dans l’embrasure des portes mais, au bout de la troisième ou quatrième fois, elle poursuivit sa route. Elle vit un prêtre fouetter des prisonniers enchaînés et se demanda quel aspect de la miséricorde de la déesse cela représentait. Il y avait des chevaux partout dans la ville. Ils tiraient des chariots, portaient des cavaliers et certains des plus grands tiraient des charrettes pleines de toutes sortes de choses, de morceaux de pierre comme de tonneaux de bière. Les voir était une chose; les voler semblait en être tout à fait une autre. Finalement, Kate choisit un endroit devant la boutique d'un palefrenier, se rapprocha et attendit le bon moment. Pour voler quelque chose d'aussi gros qu'un cheval, il lui faudrait plus d'un moment d'inattention mais, à la base, c'était la même chose que voler une tourte. Elle entendait vagabonder les pensées des valets d'écurie. L'un d'eux sortait une jument de belle apparence en pensant à la femme noble à laquelle il allait l'emmener. Zut, il va lui falloir une selle d'amazone, pas celle-là. Cette pensée fut la seule invitation dont Kate avait besoin. Elle avança pendant que le palefrenier repartait hâtivement à l'intérieur, se disant probablement que personne ne pourrait voler ce cheval s'il revenait très vite. Kate se fraya un chemin entre les piétons qui encombraient la rue, imaginant le moment où ses mains saisiraient finalement les rênes — “Je te tiens !” dit une voix alors qu'une main s'abattait sur son épaule. L'espace d'un instant, Kate pensa que quelqu'un avait deviné ce qu'elle comptait faire mais, quand la silhouette qui l'avait saisie la retourna vers lui, Kate se rendit compte que c'était en fait un des garçons de l'orphelinat. Elle se tortilla pour s'enfuir et il la frappa violemment à l'estomac. Kate tomba à genoux et vit deux autres garçons arriver à toute vitesse. Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/pages/biblio_book/?art=43695183&lfrom=334617187) на ЛитРес. Безопасно оплатить книгу можно банковской картой Visa, MasterCard, Maestro, со счета мобильного телефона, с платежного терминала, в салоне МТС или Связной, через PayPal, WebMoney, Яндекс.Деньги, QIWI Кошелек, бонусными картами или другим удобным Вам способом.
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