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L’ombre du mal Blake Pierce Une Enquête de Keri Locke #3 Une histoire haletante qui vous accroche dès le premier chapitre pour ne plus vous lâcher Midwest Book Review, Diane Donovan (au sujet de Sans laisser de traces) Blake Pierce, auteur à succès de romans policiers, nous livre son dernier chef-d’œuvre de suspense. Dans L’ombre du mal (le troisième tome de la série d’enquêtes de Keri Locke), Keri Locke, notre enquêtrice du service personnes disparues de la police de Los Angeles, suit une nouvelle piste pour retrouver sa fille kidnappée. Celle-ci mène à un violent affrontement avec le Collectionneur, ce qui lui apporte de nouveaux éléments qui pourraient, après tout ce temps, l’aider à retrouver sa fille. En même temps, Keri est chargée d’une nouvelle enquête, une enquête à l’urgence absolue. Une adolescente a disparu, à Los Angeles. Issue d’une famille ordinaire, la jeune fille s’est laissée entraîner dans la drogue et est enlevée par un réseau de trafic sexuel. Keri est lancée sur ses traces, mais la piste évolue vite, car la jeune fille est constamment déplacée. Ses kidnappeurs n’ont qu’un objectif : lui faire traverser la frontière du Mexique. Dans un palpitant jeu du chat et de la souris, Keri et Ray évolueront dans le monde infernal du trafic d’êtres humains, et devront repousser leurs limites pour sauver la jeune fille – et la fille de Keri – avant qu’il ne soit trop tard. L’ombre du mal est un thriller psychologique noir, au suspense haletant. Troisième tome d’une nouvelle série captivante – et une nouvelle enquêtrice attachante –, ce roman vous tiendra vous tiendra éveillé jusque tard dans la nuit. Un chef-d’œuvre de suspense et de mystère ! L’auteur a parfaitement réussi à développer la psychologie des personnages, qui sont si bien décrits qu’on se sent dans leur peau et qu’on a peur pour eux. L’intrigue est très bien ficelée et vous captivera tout au long du livre. Ce roman plein de rebondissements vous tiendra en haleine jusqu’à la toute dernière page. Books and Movie Reviez, Roberto Mattos (au sujet de Sans laisser de traces) Le quatrième tome de la série Keri Locke sera bientôt disponible. L’OMBRE DU MAL UNE ENQUETE DE KERI LOCKE – TOME 3 BLAKE PIERCE Blake Pierce Blake Pierce est l’auteur de la série de romans policiers à succès Riley Page, qui compte six tomes (et d’autres sont à venir). Il a également écrit la série de policiers relatant les enquêtes de Mackenzie White, qui compte trois tomes (et d’autres sont à venir), ainsi qu’une autre série des enquêtes d’Avery Black (trois tomes, et d’autres à venir). Grand amateur de polars et de thrillers depuis toujours, Blake adore recevoir de vos nouvelles. N'hésitez pas à visiter son site web www.blakepierceauthor.com pour en savoir plus et rester en contact! Copyright © 2016 par Blake Pierce. Tous droits réservés. Sauf dérogations autorisées par la loi des Etats-Unis sur le droit d’auteur de 1976, aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée sous quelque forme que ce soit ou par quelque moyen que ce soit, ou stockée dans une base données ou système de récupération, sans l’autorisation préalable de l’auteur. Ce livre électronique est réservé sous licence à votre seule utilisation personnelle. Ce livre électronique ne saurait être revendu ou offert à d’autres personnes. Si vous souhaitez partager ce livre avec une tierce personne, veuillez en acheter un exemplaire supplémentaire pour chaque destinataire. Si vous lisez ce livre sans l’avoir acheté ou s’il n’a pas été acheté pour votre seule utilisation personnelle, vous êtes prié de le renvoyer et d’acheter votre propre exemplaire. Merci de respecter le dur travail de cet auteur. Il s’agit d’une œuvre de fiction. Les noms, personnages, entreprises, organisations, lieux, évènements et péripéties sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un but de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, n’est que pure coïncidence. Image de couverture : Copyright Rommel Canlas, utilisée en vertu d’une licence accordée par Shutterstock.com AUTRES ROMANS DE BLAKE PIERCE LES ENQUÊTES DE RILEY PAIGE SANS LAISSER DE TRACES (Tome 1) REACTION EN CHAINE (Tome 2) LA QUEUE ENTRE LES JAMBES (Tome 3) LES PENDULES À L’HEURE (Tome 4) QUI VA A LA CHASSE (Tome 5) A VOTRE SANTÉ (Tome 6) DE SAC ET DE CORDE (Tome 7) UN PLAT QUI SE MANGE FROID (Tome 8) SANS COUP FERIR (Tome 9) SÉRIE MYSTÈRE MACKENZIE WHITE AVANT QU’IL NE TUE (Volume 1) AVANT QU’IL NE VOIE (Volume 2) AVANT QU’IL NE CONVOITE (Volume 3) AVANT QU’IL NE PRENNE (Volume 4) AVANT QU’IL N’AIT BESOIN (Volume 5) POLAR AVERY BLACK RAISON DE TUER (Tome 1) RAISON DE COURIR (Tome 2) RAISON DE SE CACHER (Tome 3) RAISON DE CRAINDRE (Tome 4) LES ENQUETES DE KERI LOCKE UN MAUVAIS PRESSENTIMENT (Tome 1) DE MAUVAIS AUGURE (Tome 2) L’OMBRE DU MAL (Tome 3) JEUX MACABRES (Tome 4) TABLE DES MATIERES PROLOGUE (#ubdca566e-dfa5-52f5-9a05-2fd8cec5e8a8) CHAPITRE 1 (#u88b9e53f-59d7-5cca-85a5-c34e6c6a0a7a) CHAPITRE 2 (#u550e5a93-a539-516a-a96f-cbf5e9f42a33) CHAPITRE 3 (#ud85dc18f-91b6-58cf-94a9-50bc4348516c) CHAPITRE 4 (#uf24d354f-16cf-5061-99fd-ab65c3a8931e) CHAPITRE 5 (#u2461b196-6e45-57b5-892c-645692302267) CHAPITRE 6 (#udae65e63-4d0a-5963-9f9b-e787877dac57) CHAPITRE 7 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 8 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 9 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 10 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 11 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 12 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 13 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 14 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 15 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 16 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 17 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 18 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 19 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 20 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 21 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 22 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 23 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 24 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 25 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 26 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 27 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 28 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 29 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 30 (#litres_trial_promo) CHAPITRE 31 (#litres_trial_promo) PROLOGUE À seulement seize ans, Sarah Caldwell était une adolescente sensée et raisonnable, et elle savait reconnaître les situations douteuses. Et celle-ci en faisait partie. Lorsque Lanie Joseph, sa meilleure amie depuis l’école primaire, lui avait proposé de la retrouver au centre commercial dans l’après-midi, elle avait failli refuser. Toutefois, elle n’avait pas réussi à trouver d’excuse convaincante. Depuis qu’elle l’avait rejointe, Lanie semblait nerveuse, sans que Sarah ne parvienne à comprendre ce qu’il pouvait bien y avoir de stressant à errer dans le centre commercial de Fox Hills. Lorsqu’elles essayèrent des colliers bon marché chez Claire’s, les mains de Lanie tremblaient en manipulant le fermoir. En vérité, Sarah ne savait plus vraiment ce qui pouvait bien rendre Lanie nerveuse. Elles avaient été incroyablement proches tout au long de l’école primaire, mais après que la famille de Sarah eut quitté Culver City pour le quartier modeste mais moins dangereux de Westchester, les deux jeunes filles s’étaient éloignées. Les deux quartiers n’étaient distants que de quelques kilomètres. Cependant, comme aucune des deux adolescentes ne possédait de voiture, ni ne s’était sérieusement engagée à rester en contact l’une avec l’autre, elles avaient cessé de se fréquenter. Pendant qu’elles essayaient des produits de maquillage dans le magasin Sephora, Sarah en profita pour couler quelques regards vers Lanie, dans le miroir. Les cheveux d’un blond pâle de son amie étaient zébrés de mèches bleues et roses. Ses yeux étaient si lourdement maquillés qu’il était superflu d’appliquer un quelconque fard supplémentaire au présentoir. Sa peau pâle semblait plus pâle encore à cause du contraste de ses nombreux tatouages, de son débardeur noir et son short minuscule. Sarah ne put s’empêcher de remarquer que parmi les tatouages, il y avait plusieurs contusions. Elle se tourna vers son propre reflet et fut surprise par le contraste entre elles deux. Elle était jolie elle aussi, elle le savait, mais d’une beauté plus discrète, presque humble. Ses cheveux bruns mi-longs étaient relevés en queue-de-cheval, et son maquillage discret soulignait ses yeux noisette et ses longs cils. Son teint mat était vierge de tout tatouage et elle portait des jeans blanchis et un haut de couleur bleu-vert, mignon mais loin d’être osé. Elle se demanda si elle ressemblerait à Lanie, si sa famille n’avait pas déménagé. Sans doute pas. Ses parents ne l’auraient pas laissé prendre cette pente. Si Lanie avait déménagé à Westchester, est-ce qu’elle aurait quand même cette allure de prostituée mineure sur une aire d’autoroute ? Sarah sentit le rouge lui monter aux joues, et secoua la tête pour chasser cette pensée. Qui était-elle pour se faire ces réflexions affreuses, au sujet d’une personne avec qui elle avait joué aux Barbies étant petite ? Elle se tourna en espérant que Lanie ne verrait pas la culpabilité qui, elle en était sûre, se peignait sur son visage. « Si on allait prendre un en-cas ? » demanda Sarah pour changer l’atmosphère. Lanie acquiesça et elles quittèrent le Sephora, laissant derrière elles la vendeuse déçue. Une fois qu’elles furent assises à table, grignotant des bretzels, Sarah décida de découvrir ce qui tracassait son amie. « Tu sais que ça me fait toujours plaisir de te voir, Lanie. Mais tu avais l’air carrément contrariée quand tu m’as appelée et maintenant, tu as l’air tellement mal à l’aise... Il y a un problème ? — Non, tout va bien. C’est juste que... Mon petit copain va s’arrêter pour dire bonjour et j’imagine que ça me rend nerveuse de te le présenter. Il est un peu plus vieux que moi et ça ne fait que quelques semaines qu’on est ensemble. J’ai un peu l’impression qu’il est en train de me filer entre les doigts et je pensais que tu pourrais peut-être faire un peu mon éloge... Je pensais que s’il me voyait avec une amie d’enfance, il changerait de regard sur moi. — Et quel est son regard sur toi, maintenant ? » demanda Sarah, inquiète. Avant que Lanie n’ait le temps de répondre, un homme s’approcha de leur table, et avant même que les présentations soient faites, Sarah sut que c’était le petit copain. Il était grand et très maigre, avec un jean serré et un t-shirt noir qui faisait ressortir sa peau blanche et ses nombreux tatouages. Sarah remarqua qu’il portait le même tatouage que Sarah sur le poignet gauche : le symbole pirate, un crâne et deux os croisés. Avec ses longs cheveux noirs et son regard sombre et intense, il n’était pas tant beau garçon que beau tout court. Il rappelait à Sarah les chanteurs des groupes de hair metal des années 1980, sur lesquels s’extasiait sa mère, et qui portaient des noms avec « Row », tels que Skid Row ou Motley Row. Le jeune homme devant elle avait au moins vingt et un ans. « Salut, poupée », dit-il en se penchant pour embrasser Lanie avec une fougue surprenante, du moins dans un snack de centre commercial. « Alors, tu lui as dit ? — J’ai pas encore eu l’occasion », répondit Lanie avant de se tourner vers Sarah. « Sarah Caldwell, voici mon copain, Dean Chisolm. Dean, voici ma plus vieille amie, Sarah. — Enchantée, dit Sarah en hochant poliment la tête. — Tout le plaisir est pour moi », dit Dean en prenant sa main et en faisant une révérence exagérément profonde. « Lanie me parle tout le temps de toi, elle me dit à quel point elle voudrait que vous vous voyiez plus souvent. Donc je suis ravi que vous ayez pu vous retrouver aujourd’hui. — Moi aussi » dit Sarah, impressionnée par le charme du garçon, auquel elle ne s’attendait pas. Elle restait toutefois sur ses gardes. « Alors, qu’est ce que Lanie devait me dire ? » Le visage de Dean s’éclaira d’un sourire qui balaya toutes ses réserves. « Ah, ça. Je vais inviter quelques amis chez moi cet après-midi et on pensait que ça pourrait être sympa que tu nous rejoignes. Quelques-uns d’entre eux sont dans des groupes de musique. L’un d’entre eux cherche un chanteur. Lanie pensait que ça pourrait te faire plaisir de les rencontrer. Elle dit que tu chantes très bien. » Sarah regarda Lanie, qui lui sourit sans rien dire. « Est-ce que c’est ça que tu veux ? lui demanda Sarah. — Ça pourrait être sympa de tenter quelque chose de nouveau », lui répondit Lanie. Elle parlait d’un ton égal mais Sarah reconnut son regard, qui la suppliait silencieusement de ne pas l’embarrasser devant son séduisant nouveau petit copain. « Et tu habites où ? demanda Sarah à Dean. — Près de Hollywood, dit-il, les yeux brillants de hâte. Allons-y. Ça va être mortel. » * Sarah s’installa à l’arrière du vieux fourgon de Dean, un antique Trans Am qui semblait bien entretenu de l’extérieur mais était jonché de mégots et d’emballages McDonald’s à l’intérieur. Dean et Lanie prirent place à l’avant. Il était impossible de discuter avec la musique à plein volume. L’équipage traversa Hollywood en direction de Little Armenia. Sarah observait son amie, dans le siège passager, et se demandait si elle lui était d’une quelconque aide en l’accompagnant. Ses pensées retournèrent vers la conversation qu’elle avait eue avec Lanie dans les toilettes des femmes, au centre commercial, où Lanie avait fini par plus ou moins se confesser. « Dean est super passionné », avait-elle dit en vérifiant son maquillage une dernière fois. « J’ai peur que si je ne tiens pas le rythme, je vais le perdre. Il est tellement sexy, il pourrait avoir n’importe quelle fille. Et il ne me traite pas comme une adolescente. Il me traite comme une femme. — C’est pour ça que tu as ces bleus ? Parce qu’il te traite comme une femme ? » Sarah avait voulu croiser le regard de Lanie dans le miroir, mais celle-ci refusait de la regarder. « Il était juste contrarié, avait-elle dit. Il m’a accusée d’avoir honte de lui, que c’était pour ça que je ne le présentais pas à mes copines respectables. Mais la vérité, c’est que je n’ai plus d’amies comme ça, maintenant. C’est alors que j’ai pensé à toi. Je me suis dit que si je te le présentais, je ferais d’une pierre deux coups : il saurait que je ne cache pas notre relation et ça serait flatteur pour moi d’avoir au moins une amie qui a, tu vois, un avenir devant elle. » Le fourgon heurta un nid-de-poule et Sarah fut projetée de nouveau dans l’instant présent. Dean était en train de faire un créneau dans une ruelle miteuse bordée d’une rangée de petites maisons avec des barreaux aux fenêtres. Sarah sortit son portable et tenta pour la troisième fois d’envoyer un message rapide à sa mère. Mais son portable ne captait toujours aucun réseau. C’était étrange, car ils n’étaient pas en pleine nature mais au centre de Los Angeles. Dean se gara et Sarah rangea son portable dans son sac à main. Si elle n’avait toujours pas de réseau chez Dean, elle utiliserait sa ligne fixe. Après tout, même si sa mère était plutôt coulante, c’était contraire aux règles de la famille de rentrer plus tard que prévu sans prévenir. En remontant la petite allée qui menait à la maison, Sarah entendait déjà le rythme assourdi de la musique. Elle fut parcourue d’un sentiment de doute, mais le repoussa. Dean frappa bruyamment à la porte d’entrée et attendit qu’on ouvre un à un les divers verrous. Finalement, la porte s’entrebâilla pour révéler un jeune homme au visage caché par une masse de longs cheveux emmêlés. Une puissante odeur de cannabis venue de la maison frappa Sarah, si inattendue qu’elle se mit à tousser. Le jeune homme aperçut Dean et le salua d’un coup de poing amical, avant d’ouvrir grand la porte pour les laisser entrer. Lanie s’avança et Sarah lui emboîta le pas, restant juste derrière elle. L’entrée était séparée du reste de la maison par un grand rideau de velours rouge, rappelant un décor cliché de magicien. Le garçon aux cheveux longs referma la porte derrière eux tandis que Dean tirait le rideau et les guidait vers le salon. Sarah fut choquée par ce qu’elle y vit. La pièce était remplie de canapés, fauteuils et poufs, et chacun accueillait un couple qui s’embrassait ou bien, dans certains cas, faisait beaucoup plus que cela. Toutes les filles semblaient avoir l’âge de Sarah, et la plupart semblaient sous l’emprise de la drogue. Quelques-unes avaient même l’air inconscientes, ce qui n’empêchait pas leurs partenaires, qui étaient tous plus âgés, de s’en donner à cœur joie. Le vague sentiment d’inquiétude qu’elle avait ressenti en approchant de la maison était de retour, mais cette fois beaucoup plus puissant. Voilà un endroit où je n’ai aucune envie de rester. L’air était parcouru des effluves de cannabis, et d’une odeur suave, plus forte, que Sarah ne reconnut pas. Comme à un signal, Dean tendit un joint à Lanie. Celle-ci tira profondément dessus avant de l’offrir à Sarah, qui refusa. Elle avait décidé qu’elle en avait assez de cet endroit qui ressemblait au décor d’un vieux film pornographique. Elle sortit son portable pour commander un taxi Uber, mais elle n’avait toujours pas de réseau. « Dean, cria-t-elle pour couvrir la musique, je dois appeler ma mère pour lui dire que je serai en retard, mais je n’ai pas de réseau. Tu as un fixe ? — Bien sûr. Il y en a un dans ma chambre. Je te montre où c’est », dit-il en esquissant son large sourire chaleureux, avant de se tourner vers Lanie. « Ma poule, tu veux bien me prendre une bière à la cuisine ? C’est par là. » Lanie hocha la tête et se dirigea où il l’avait indiqué. Dean fit signe à Sarah de le suivre dans un couloir. Elle ne savait pas pourquoi elle avait menti en disant devoir appeler sa mère. Quelque chose, dans cette situation, lui disait que si elle déclarait vouloir partir, ce ne serait pas bien reçu. Dean ouvrit la porte au fond du couloir et s’effaça pour la laisser entrer. Elle regarda autour d’elle, sans apercevoir de téléphone fixe. « Où est ton fixe ? » demanda-t-elle en se tournant vers Dean, en même temps que résonnait le bruit d’un verrou. Elle vit qu’il avait déjà tourné le verrou et qu’il attachait la chaînette en haut de la porte. « Désolé », dit-il en haussant les épaules, tout en n’ayant pas du tout l’air désolé. « J’ai du le déplacer dans la cuisine. On dirait que j’ai oublié. » Sarah essaya d’évaluer le degré d’agressivité dont elle devait faire preuve. Quelque chose de très grave se tramait. Elle était dans une chambre verrouillée, dans ce qui ressemblait fort à une maison close dans un coin scabreux de Little Armenia. Au vu des circonstances, il y avait peu d’intérêt à lui faire une remarque cinglante. Fais l’ingénue. Joue la carte de la niaiserie. Sors d’ici au plus vite. « C’est pas grave, dit-elle d’un ton joyeux. On a qu’à aller à la cuisine, alors. » En prononçant ces mots, le bruit d’une chasse d’eau retentit. Elle se retourna pour voir s’ouvrir la porte de la salle de bains, révélant un énorme bonhomme d’origine latino-américaine, qui portait un t-shirt blanc duquel s’échappait une imposante bedaine poilue. Son crâne était rasé et il avait une longue barbe. Derrière lui, sur le sol en lino de la salle de bains, était étendue une fille qui devait avoir moins de quatorze ans. Elle ne portait qu’une culotte et semblait inconsciente. Sarah sentit sa poitrine se contracter et sa respiration devenir superficielle. Elle s’efforça de cacher la panique croissante qui la submergeait. « Sarah, je te présente Chiqy, dit Dean. — Salut, Chiqy », dit-elle en s’obligeant à parler d’une voix calme. « Je suis désolée de couper court à ceci mais je vais me rendre à la cuisine pour passer un coup de fil. Dean, si tu veux bien déverrouiller la porte ? » Elle avait décidé qu’au lieu d’essayer de trouver la cuisine, où elle doutait de trouver un téléphone fixe de toute façon, elle irait droit vers la porte d’entrée. Une fois dehors, elle arrêterait un automobiliste pour qu’on la conduise chez elle, et elle appellerait les secours pour Lanie. « Fais-moi voir un peu à quoi tu ressembles », ordonna Chiqy d’une voix rocailleuse, ignorant ce qu’elle venait de dire. Sarah se tourna et vit l’homme obèse la détailler. Au bout d’un moment, il passa la langue sur ses lèvres. Sarah dut réprimer une envie de vomir. « Qu’est ce que t’en penses ? demanda Dean d’un ton enthousiaste. — Je pense que si on la met dans une robe à fleurs avec des couettes, elle fera une bonne source de revenus. — Je vais y aller », fit Sarah en se précipitant vers la porte. À sa grande surprise, Dean fit un pas sur le côté, l’air amusé. « Tu t’es servi du brouilleur pour qu’elle ne puisse pas appeler ou envoyer des messages ? demanda Chiqy, quelque part derrière elle. — Ouais. J’ai fait bien gaffe à elle. Elle a essayé plein de fois mais n’avait apparemment jamais de réseau. N’est-ce pas, Sarah ? » Elle batailla avec la chaînette en haut de la porte et était presque parvenue à la détacher lorsqu’une ombre obscurcit son champ de vision. Elle allait se retourner mais avant d’en avoir le temps, elle reçut un coup à l’arrière de la tête et sombra dans les ténèbres. CHAPITRE 1 Le cœur de Keri Locke battait à tout rompre. Bien qu’elle soit au milieu d’un grand commissariat de police, elle parvint à bloquer tout ce qui l’entourait. Elle parvenait à peine à réfléchir clairement en lisant l’email qu’elle venait de recevoir. Il était difficile de croire que c’était vrai. suis prêt à vous rencontrer si vous respectez les règles. vous recontacte bientôt. Les mots en étaient simples, mais le message était porteur d’une signification colossale. Pendant six semaines interminables, Keri avait attendu cela, espérant désespérément que l’homme qu’elle soupçonnait d’avoir enlevé sa fille cinq ans plus tôt la contacterait. Et il venait de le faire. Keri repoussa son portable et ferma les yeux, essayant de garder sa contenance tout en réfléchissant à la situation. La première fois qu’elle avait trouvé le moyen de contacter cet homme, connu sous le seul surnom de Collectionneur, elle avait organisé un rendez-vous. Il n’était pas venu. Elle lui avait écrit pour savoir pourquoi, et il avait répondu qu’elle n’avait pas respecté les règles, tout en suggérant qu’ils pourraient se recontacter à l’avenir. Il lui avait fallu toute sa patience et toute son autodiscipline pour ne pas faire le premier pas. Elle en mourait d’envie mais craignait de paraître trop empressée, qu’il prenne peur et supprime définitivement son compte email. Cela lui aurait enlevé toute possibilité de le retrouver un jour, ni lui ni Evie. Et maintenant, après plusieurs semaines de torture et de silence, il avait fini par la recontacter. Évidemment, il ne savait pas qu’il communiquait avec la mère d’Evie, ni même que Keri était une femme. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il s’agissait d’un client potentiel, qui voulait discuter d’un enlèvement contre rémunération. Cette fois-ci, elle trouverait un meilleur stratagème que la dernière fois, où il lui avait laissé moins d’une heure pour rejoindre le lieu de rendez-vous désigné. Elle avait mis en place un leurre, un fantoche, pour qu’il aille à sa place, et elle avait surveillé de loin la situation. Mais d’une façon ou d’une autre, le Collectionneur avait su que le leurre n’était pas son vrai client, et il n’était pas venu. Elle ne pouvait pas laisser cela se reproduire. Reste calme. Tu as tenu tout ce temps et ça a payé. Ne ruine pas tout en faisant quelque chose d’impulsif. De toute façon, pour le moment, tu ne peux rien faire. La balle est dans son camp. Fais une réponse simple et attends qu’il réagisse. Keri tapa un seul mot : compris Ensuite, elle rangea son portable dans son sac et se leva, trop tendue et fébrile pour rester assise. Comme elle savait qu’il n’y avait rien à faire de plus, elle s’efforça de chasser le Collectionneur de ses pensées. Elle se dirigea vers la salle de repos pour manger un morceau. Il était 16h passées, et son estomac grondait, bien qu’elle ne sache pas si c’était parce qu’elle avait sauté le déjeuner ou à cause de son anxiété générale. Lorsqu’elle arriva, elle vit son collègue de binôme, Ray Sands, qui fouillait le réfrigérateur. Il était connu pour s’approprier tout aliment dont le propriétaire ne soit pas correctement indiqué. Heureusement, sa salade au poulet, sur laquelle figurait clairement son nom, était cachée en bas, au fond du frigo. Ray, un grand Noir d’1,93 mètres et 105 kilos, au crâne chauve et à la carrure imposante, aurait du être vraiment affamé pour aller chercher jusque là une simple salade. Keri resta un moment debout dans l’embrasure, profitant de la vue des fesses de Ray qui se tortillaient pendant ses manœuvres. En plus d’être son binôme, il était son meilleur ami, et depuis quelque temps, peut-être même plus que cela. Ils étaient tous les deux profondément attirés l’un par l’autre, et se l’étaient avoués moins de deux mois auparavant, lorsque Ray se remettait d’une blessure par balle reçue en combattant un kidnappeur d’enfants. Mais depuis lors, ils n’avaient fait que dépasser des étapes minimes. Ils flirtaient plus ouvertement lorsqu’ils étaient seuls, et il plusieurs rendez-vous semi-romantiques avaient eu lieu, pendant lesquels ils se rendaient l’un chez l’autre pour regarder un film. Mais ils semblaient tous deux avoir peur de faire le pas suivant. Keri savait pourquoi elle ressentait tout cela, et elle soupçonnait que Ray le savait également. Elle s’inquiétait de la possibilité que leur amitié et leur binôme soient compromis, s’ils se mettaient ensemble et que leur couple ne durait pas. C’était une inquiétude légitime. Aucun des deux n’avait eu beaucoup de succès dans le domaine amoureux. Ils étaient tous deux divorcés. Ils avaient tous deux trompé leur partenaire. Ray, qui était un ancien boxeur professionnel, était aussi un homme à femmes notoire. Et Keri devait bien admettre que depuis l’enlèvement d’Evie, elle n’avait été qu’une boule de nerfs à vif, constamment au bord du précipice. Il était peu probable que Meetic fasse d’eux des porte-parole de la marque dans un futur proche. Ray sentit qu’on le regardait, et il se retourna, un demi-sandwich non étiqueté à la main. En voyant qu’il n’y avait personne d’autre que Keri dans la salle, il lui demanda : « La vue t’a plu ? » en clignant de l’œil. « Ne prends pas la grosse tête, Hulk », l’avertit Keri. Ils adoraient s’affubler de surnoms qui soulignaient leur grande différence de taille. « Tant que ce ne sont pas mes fesses qui deviennent grosses, hein, Miss Bianca ? » fit-il en souriant. Keri vit son expression changer, et elle devina qu’elle n’avait pas suffisamment bien caché sa fébrilité due au Collectionneur. Ray la connaissait trop bien. « Qu’est ce qu’il y a ? demanda-t-il tout de suite. — Rien », fit-elle en se faufilant à côté de lui et se penchant pour attraper sa salade. Contrairement à lui, les espaces exigus ne lui posaient aucun problème. Bien qu’elle ne soit pas aussi menue que ne le suggérait son surnom de souris de dessin animé, comparée à Ray, sa stature d’1,67 cm et 59 kilos était lilliputienne. Elle sentit son regard se poser sur elle, mais fit mine de ne rien remarquer. Elle ne voulait pas parler de ce qui la préoccupait, pour plusieurs raisons. Avant tout, si elle lui parlait de l’email du Collectionneur, il allait vouloir discuter de chaque détail avec elle, ce qui irait à l’encontre de ses efforts pour ne pas y penser afin de conserver son calme. Mais il y avait une autre raison. Keri était surveillée par un avocat véreux nommé Jackson Cave, qui était connu pour représenter des kidnappeurs d’enfants et des pédophiles. Pour obtenir les informations qui lui avaient permis de trouver le Collectionneur, elle était entrée par effraction dans son bureau et avait fait une copie d’un fichier secret. La dernière fois qu’ils s’étaient vus, Cave avait laissé entendre qu’il savait ce qu’elle avait fait, et il avait ouvertement déclaré qu’il la tiendrait à l’œil. Pour Keri, la signification en était claire. Depuis, elle vérifiait régulièrement qu’on n’avait pas placé de mouchard sur elle, et elle prenait garde de ne discuter du Collectionneur que dans des endroits sûrs. Si Cave venait à savoir qu’elle avait trouvé la trace du Collectionneur, il risquait de le prévenir. Alors, le Collectionneur disparaîtrait et elle ne retrouverait jamais Evie. Il était donc hors de question de raconter quoi que ce soit à Ray dans cet endroit. Mais Ray ne savait rien de tout cela, et il insista : « Je vois bien qu’il y a quelque chose ». Mais avant que Keri puisse battre en brèche, leur chef fit irruption dans la pièce. Le lieutenant Cole Hillman, leur supérieur direct, avait cinquante ans mais semblait beaucoup plus vieux. Il avait des rides profondes, une chevelure poivre et sel emmêlée, et un ventre de buveur de bière en plein développement, qu’il ne parvenait pas à cacher sous ses chemises trop grandes. Comme d’habitude, il portait une veste et une cravate, mais la première était mal ajustée et la seconde ridiculement lâche. « Bien, je suis ravi que vous soyez là tous les deux », dit-il, se passant de toute forme de salutation. « Venez avec moi. On a un nouveau dossier. » Ils le suivirent jusqu’à son bureau, et s’assirent sur la causeuse défoncée placée contre le mur. Sachant qu’elle n’aurait sans doute pas l’opportunité de manger plus tard, Keri engloutit sa salade pendant que Hillman les mettait au courant. Elle remarqua que Ray avait fini le sandwich qu’il avait volé avant même qu’ils ne soient assis. Hillman entra tout de suite dans le vif du sujet : « La possible victime est une fille de seize ans de Westchester, Sarah Caldwell. On ne l’a plus vue depuis la pause déjeuner. Ses parents l’ont appelée plusieurs fois, et disent qu’ils n’arrivent pas à l’avoir. — Ils stressent parce que leur fille adolescente ne les rappelle pas ? demanda Ray, sceptique. On dirait la description de toutes les familles en Amérique. » Keri ne répondit pas, malgré son envie naturelle de le contredire. Ray et elle s’étaient disputés de nombreuses fois à ce sujet. Elle estimait qu’il était trop lent à s’impliquer dans les cas comme ceux-ci, tandis que lui estimait que son expérience personnelle la rendait susceptible d’intervenir prématurément. C’était une source constante de frictions et elle n’avait aucune envie de s’infliger cela en ce moment. Mais apparemment, Hillman en avait envie. « C’est ce que je me suis dit au début, dit Hillman, mais ils ont été très convaincants quand ils m’ont expliqué que leur fille ne passerait pas autant de temps sans les prévenir. Ils ont également essayé de vérifier où elle était grâce au GPS de son portanle, mais il était éteint. — C’est un peu étrange, mais bon... répéta Ray. — Écoutez, il se peut que ça ne soit rien. Mais les parents étaient insistants, et même paniqués. Et ils ont fait remarquer que pour les mineurs, la police n’a pas à atteindre les vingt-quatre heures de disparition réglementaires. Vous deux, vous n’avez pas de dossier urgent en ce moment, donc je leur ai dit que vous passeriez chez eux pour recueillir leur déposition. Il se peut que la fille revienne d’ici là, mais ça ne peut pas faire de mal. Et comme ça, s’il y a un problème, on est couverts. — Ça m’a l’air bien, dit Keri en se levant pour partir, la bouche pleine d’une dernière bouchée de salade. — Évidemment que ça t’a l’air bien, grogna Ray en notant l’adresse que lui dictait Hillman. Encore une folle équipée dans laquelle tu peux m’embarquer. — On sait tous que tu adores ça, dit Keri en sortant avant lui. — Est-ce que vous pourriez vous montrer un peu plus professionnels quand vous serez chez les Caldwell ? cria Hillman derrière eux. J’aimerais au moins qu’ils aient l’impression qu’on les prend au sérieux ! » Keri jeta l’emballage de sa salade dans une poubelle et se dirigea vers le parking. Ray dut presser le pas pour tenir son rythme. Alors qu’ils atteignaient la sortie, il se pencha vers elle et murmura : « Ne t’imagine pas que je vais laisser tomber, pour ton petit secret. Tu peux me raconter maintenant ou plus tard. Mais je sais qu’il y a quelque chose. » Keri s’efforça de ne pas montrer sa réaction. En effet, il y avait quelque chose. Et elle comptait le mettre au courant dès que ce serait sûr. Mais il fallait qu’elle trouve un endroit plus sûr pour raconter à son binôme, meilleur ami, et petit copain potentiel qu’elle était sur le point de finalement attraper le ravisseur de sa fille. CHAPITRE 2 Lorsqu’ils arrivèrent au niveau de la maison des Caldwell, Keri sentit ses entrailles se nouer. Elle avait maintes fois rencontré les familles d’enfants victimes d’un éventuel enlèvement. Cela lui rappelait toujours le moment où elle avait vu sa propre fille, âgée d’à peine huit ans, être emportée à travers la pelouse étincelante d’un parc, par un homme malveillant coiffé d’une casquette qui cachait son visage. À présent, elle sentait la même angoisse monter dans sa gorge que lorsqu’elle avait poursuivi le kidnappeur à travers le parking, et lorsqu’elle l’avait vu jeter Evie dans son fourgon blanc comme s’il s’agissait d’une poupée de son. Elle ressentait de nouveau l’horreur qu’elle avait éprouvée quand un adolescent avait tenté d’arrêter le ravisseur et que ce dernier l’avait poignardé à mort. Keri fit une grimace en repensant à la douleur des graviers qui s’incrustaient dans la plante de ses pieds alors qu’elle courait dans le parking, tentant de rattraper le fourgon qui était en train de s’éloigner. Elle se remémora le sentiment d’impuissance qui l’avait envahie quand elle avait constaté que le fourgon ne portait pas de plaques d’immatriculation, et réalisé qu’elle n’avait presque aucune description à offrir à la police. Ray savait bien à quel point ces moments affectaient Keri, et il resta assis silencieusement dans le siège conducteur tandis que ces émotions successives la traversaient et qu’elle se préparait à la suite. « Ça va ? demanda-t-il en voyant son corps finir par se détendre un peu. — Presque », fit-elle en ouvrant le pare-soleil au-dessus d’elle pour vérifier dans le miroir qu’elle n’était pas trop décomposée. La personne qui lui rendit son regard, dans le miroir, avait l’air en bien meilleure santé que n’était Keri à peine quelques mois plus tôt. Les cernes noirs sous ses yeux bruns avaient disparu, et ses yeux n’étaient plus injectés de sang. Sa peau était moins cireuse. Ses cheveux, blond foncé, étaient toujours tirés en une simple queue-de-cheval, mais ils n’étaient plus gras ni sales. Son trente-sixième anniversaire approchait, mais elle avait meilleure mine que ces cinq dernières années, depuis l’enlèvement d’Evie. Elle se demandait si c’était grâce à l’espoir qu’elle nourrissait depuis que le Collectionneur, quelques semaines plus tôt, lui avait dit qu’il la recontacterait. Ou bien c’était la perspective d’une histoire d’amour avec Ray. Ou encore le fait de quitter, récemment, la péniche miteuse où elle habitait depuis plusieurs années, pour déménager dans un appartement normal. Enfin, ça pouvait être en lien avec la diminution de sa consommation de scotch single malt. Quoi qu’il en soit, elle remarquait que davantage d’hommes se retournaient sur elle, ces jours-ci. Ça ne la dérangeait pas, entre autres parce que pour la première fois depuis longtemps, elle avait l’impression de contrôler sa vie, qui avait si souvent échappé à son contrôle. Elle rabattit le pare-soleil et se tourna vers Ray : « Prête. » En se dirigeant vers la porte d’entrée, Keri examina le quartier. C’était la partie nord de Westchester, bordant l’autoroute 405 et située au sud du Howard Hughes Center, un immense complexe commercial et de bureaux qui dominait le quartier de sa silhouette imposante. Westchester avait une réputation de quartier ouvrier, et la plupart des maisons étaient modestes et d’un seul étage. Mais même celles-ci avaient connu l’explosion des prix immobiliers des six dernières années, et en conséquence, les riverains étaient un mélange d’anciens du quartier et de jeunes familles d’actifs qui ne voulaient pas habiter dans un lotissement sans âme, mais plutôt dans un endroit de caractère. Keri soupçonnait que les Caldwell faisaient partie de cette dernière catégorie. La porte s’ouvrit avant même qu’ils eurent atteint le seuil, et un couple, manifestement inquiet, s’avança au-dehors. Keri fut surprise par leur âge ; la femme, petite, latino-américaine, avec une pragmatique coupe à la garçonne, avait l’air d’avoir la cinquantaine. Elle portait un costume joli mais élimé, et des chaussures vieilles mais en parfait état. Le mari devait faire au moins quinze centimètres de plus qu’elle. Il était blanc, son crâne en train de se dégarnir encore parsemé de touffes de cheveux gris-blond, et une paire de lunettes autour du cou. Il était au moins aussi âgé que sa femme, et approchait sans doute même de la soixantaine. Il était vêtu de façon plus décontractée qu’elle, dans un pantalon confortable et une chemise en tartan bien propre, au col boutonné. Ses mocassins marron étaient éculés et un des lacets défait. « Vous êtes les agents de police ? demanda la femme en tendant la main sans attendre la réponse. — Oui, madame, répondit Keri, prenant les devants. Je suis l’agent Keri Locke de la police de Los Angeles, division Pacifique, service des personnes disparues. Voici mon binôme, l’agent Raymond Sands. — Enchanté », dit Ray. La femme leur fit signe d’entrer tout en leur disant : « Merci d’être venus. Je m’appelle Mariela Caldwell. Voici mon mari, Edward. » Edward hocha la tête mais ne dit rien. Keri sentait que le couple ne savait pas par où commencer, donc elle prit les choses en main. « Si on s’asseyait dans la cuisine pour que vous nous racontiez ce qui vous préoccupe ? — Oui, bien sûr », dit Mariela avant de les guider le long d’un couloir étroit, orné de photos d’une brune au sourire chaleureux. Il y avait au moins une vingtaine de photos, immortalisant chaque étape de la vie de l’adolescente, de sa naissance à aujourd’hui. Ils atteignirent un petit coin cuisine bien ordonné. « Je peux vous offrir quelque chose à boire ? Du café, un en-cas ? — Non merci, madame », dit Ray en se plaquant contre le mur pour faire le tour de la table et s’asseoir. « Asseyons-nous tous et réunissons toutes les informations possible, aussi vite que possible. Pourquoi ne pas commencer par nous dire pourquoi vous êtes si inquiets ? D’après ce que j’ai compris, Sarah ne donne plus de nouvelles que depuis quelques heures. — Presque cinq heures, maintenant », dit Edward en parlant pour la première fois, et en prenant place en face de Ray. « Elle a appelé sa mère à midi pour dire qu’elle irait retrouver une amie qu’elle n’avait plus vue depuis longtemps. Il est presque 17h, maintenant. Elle sait qu’elle est censée nous contacter toutes les deux heures quand elle sort, même si c’est juste un court message pour signaler où elle est. — Et elle n’oublie jamais ? » demanda Ray. Il avait posé la question d’un ton neutre, et seule Keri sentit qu’il était sceptique. Aucun des Caldwell ne dit rien pendant un moment, et Keri s’inquiéta de ce que Ray pouvait les avoir vexés. Finalement, Mariela répondit : « Agent Sands, je comprends que vous ayez du mal à le croire. Mais, non, elle n’oublie jamais. Ed et moi avons eu Sarah à un certain âge. Après de nombreux échecs, nous avons fini par être bénis par son arrivée. Elle est notre seul enfant et je dois avouer qu’on a tendance à, comment dire, être surprotecteurs ? — On la couve », ajouta Ed avec un sourire en coin. Keri lui rendit son sourire. Elle les comprenait tout à fait. « En tout cas, reprit Mariela, Sarah sait qu’elle est ce qu’on a de plus précieux en ce monde et, par bonheur, elle ne nous en veut pas ni ne se sent étouffée par notre amour. On fait de la pâtisserie ensemble le weekend. Elle continue d’accompagner son père au travail pendant les journées portes ouvertes. Nous sommes même allées ensemble à un concert de Motley Crue il y a quelques mois. Elle nous adore, et parce qu’elle sait combien elle compte pour nous, elle tient vraiment à toujours nous tenir au courant. Nous avons instauré l’obligation de nous dire où elle est par message, mais c’est elle qui a choisi de le faire toutes les deux heures. » Keri les examina attentivement pendant qu’ils parlaient. Mariela tenait la main de son mari et celui-ci caressait le dos de sa main avec son pouce. Il attendit qu’elle ait terminé, puis intervint : « Et même si elle avait oublié, pour la première fois de sa vie, elle ne serait pas restée si longtemps sans nous contacter ni répondre à nos messages et appels. Je peux vous dire que nous l’avons appelée une douzaine de fois et envoyé autant de messages. Dans le dernier, je disais que j’appelais la police. Si elle avait reçu un seul de ces messages, elle aurait répondu. Comme je l’ai dit au lieutenant, le GPS de son téléphone est éteint, ce qui n’est jamais arrivé avant. » Ce détail perturbant flottait au-dessus d’eux, menaçant de tout recouvrir. Keri voulut étouffer tout début de panique en leur posant rapidement la question suivante : « M. et Mme Caldwell, puis-je vous demander pourquoi Sarah n’était pas à l’école aujourd’hui ? On est vendredi. » Tous deux la dévisagèrent, surpris. Même Ray parut étonné. « C’est le jour après Thanksgiving. Il n’y a pas école. » Keri sentit sa gorge se nouer. Seul un parent pouvait connaître ce genre de détail, et elle n’en était plus un, par tous les aspects pratiques. Evie aurait eu treize ans, maintenant. Normalement, Keri aurait du trouver un mode de garde pour sa fille, pour qu’elle puisse aller au travail aujourd’hui. Mais plus rien ne se passait « normalement » depuis un certain temps. Les rituels liés aux vacances scolaires et en famille avaient perdu toute importance pour elle ces dernières années, au point que ce qui avait autrefois été évident pour elle ne lui passait même plus par la tête. Elle voulut répondre mais ne parvint qu’à émettre une quinte de toux inintelligible. Ses yeux s’embuèrent et elle baissa la tête pour ne pas qu’on le remarque. Ray vola à son secours : « Donc Sarah était libre aujourd’hui, mais pas vous ? demanda-t-il. — Non, répondit Ed. Je suis le propriétaire d’un petit commerce de peinture dans le Westchester Triangle. Je ne roule pas sur l’or – je ne peux pas me permettre de prendre beaucoup de jours de vacances. Thanksgiving, Noël, le Nouvel An... C’est à peu près tout. — Et moi, je suis assistante dans un grand cabinet d’avocats à El Segundo. Normalement, je devrais être libre aujourd’hui, mais on prépare un gros dossier pour un procès et ils avaient besoin de l’aide de tout le monde. » Keri s’éclaircit la gorge et, à présent sûre de se maîtriser, prit de nouveau part à la conversation : « Et qui est cette amie que Sarah devait rencontrer ? — Elle s’appelle Lanie Joseph, dit Mariela. Sarah était amie avec elle à l’école primaire, mais quand on a déménagé ici, elles ont perdu le contact. Franchement, j’aurais préféré qu’elles ne le reprennent pas. — Qu’est ce que vous voulez dire ? » demanda Keri. Comme Mariela hésitait, Ed choisit d’intervenir. « Nous habitions dans le sud de Culver City. Ce n’est pas loin d’ici, mais c’est un quartier beaucoup plus pauvre. Les rues sont plus miteuses, et les enfants aussi. Lanie a toujours eu quelque chose qui nous mettait mal à l’aise, même quand elle était petite. Ça a empiré. Je ne veux pas juger, mais je pense qu’elle est sur la mauvaise pente. — On a mis de côté tout ce qu’on a pu », intervint Mariela, manifestement gênée de médire devant des étrangers. « Le jour où Sarah est entrée au collège, on a déménagé ici. Nous avons acheté cette maison juste avant que le marché ne grimpe en flèche. La maison est petite, mais on n’aurait jamais pu l’acheter aujourd’hui. C’était difficile même à l’époque. Mais Sarah avait besoin de prendre un nouveau départ, avec des enfants différents. — Donc elles se sont perdues de vue, insista Ray avec douceur. Comment se fait-il qu’elles se soient recontactées ? — Elles se voyaient une ou deux fois par an, mais c’était tout, répondit Ed. Mais Sarah nous a dit que Lanie lui a envoyé un message hier, disant qu’elle voulait vraiment qu’elles se voient, et qu’elle avait besoin d’un conseil. Elle n’a pas dit pourquoi. — Et évidemment, ajouta Mariela, puisque Sarah est une si gentille fille, si généreuse, elle a accepté sans hésiter. Je me souviens qu’elle m’a dit hier soir qu’elle ne serait pas une bonne amie si elle ne venait pas au secours d’une amie quand elle en a le plus besoin. » La voix de Mariela se brisa sous le coup de l’émotion. Keri vit Ed serrer sa main dans la sienne. Elle enviait ce couple. Même en ce moment de quasi-panique, ils présentaient un front uni, finissaient mutuellement leurs phrases et se soutenaient émotionnellement. D’une façon ou d’une autre, leur amour et dévotion partagés les empêchaient de sombrer. Keri se souvenait d’une époque où elle pensait que son couple était semblable à cela. « Est-ce que Sarah vous a dit où elles allaient se rencontrer ? demanda Keri. — Non, elles n’avaient pas encore décidé à midi. Mais je suis sûre que c’est dans un endroit proche d’ici, peut-être le Howard Hughes Center ou le centre commercial de Fox Hills. Sarah ne conduit pas encore, donc il fallait un endroit facilement accessible en bus. — Pourriez-vous me fournir quelques photos récentes de Sarah ? » demanda Keri à Mariela. Cette dernière se leva immédiatement pour aller en chercher. « Est-ce que Sarah est active sur les réseaux sociaux ? demanda Ray. — Elle est sur Facebook, ainsi qu’Instagram et Twitter, répondit Ed. C’est tout ce que je sais. Pourquoi ? — Parfois les enfants publient des choses sur leur compte, qui peuvent aider l’enquête. Vous connaissez ses mots de passe ? — Non, dit Mariela en sortant quelques photos de leurs cadres. Nous n’avons jamais eu de raison de les lui demander. Elle nous montre tout le temps ce qu’elle publie sur ses comptes. On dirait qu’elle ne cache jamais rien. On est même amis sur Facebook. Je n’ai tout simplement jamais ressenti le besoin de demander ce genre de chose. Vous n’avez aucun moyen d’accéder à ses comptes ? — On peut, expliqua Keri, mais sans les mots de passe, ça prend du temps. Il nous faut un mandat légal. Et pour le moment, on n’a pas de motif raisonnable de se lancer là-dedans. — Et le GPS éteint ? demanda Ed. — Ça peut aider le dossier, répondit Keri. Mais pour le moment, tout ce que vous m’avez dit ne représente que des preuves indirectes. Vous avez été convaincants en nous exposant que la situation est inhabituelle, mais sur le papier, un juge ne sera peut-être pas du même avis. Mais ne vous préoccupez pas trop de ça, nous n’en sommes qu’au début. C’est notre boulot, d’enquêter, et je voudrais commencer par me rendre chez Lanie et parler à ses parents. Vous connaissez son adresse ? — Oui », dit Mariela en tendant les photos de Sarah à Keri, avant de sortir son téléphone et d’y chercher l’adresse. « Mais je me demande si ça sera utile. Le père de Lanie n’est plus dans sa vie et sa mère... se désintéresse d’elle. Mais si vous pensez que ça peut aider, la voici. » Keri nota l’information et ils se dirigèrent vers la porte. Les Caldwell serrèrent la main de Ray et Keri avec cérémonie, ce qui surprit Keri, après une conversation aussi intime. Ray et elle étaient à mi-chemin de la voiture lorsqu’Edward Caldwell les interpella pour une dernière question : « Je suis désolé de vous demander ça, mais vous avez dit que nous n’en sommes qu’au début. Ça donne l’impression que ceci sera un long processus. Mais il me semble que dans les enquêtes sur les personnes disparues, les premières vingt-quatre heures sont cruciales. N’est-ce pas ? » Keri et Ray échangèrent un regard avant de se tourner vers Caldwell. Aucun des deux ne savait comment répondre. Finalement, Ray dit : « Ce n’est pas faux. Mais pour le moment, rien ne nous indique qu’il s’est passé quelque chose de suspect. Et de toute façon, vous nous avez contactés très tôt, ce qui est positif. Je sais que c’est difficile à entendre, mais essayez de ne pas trop vous inquiéter. Je vous promets que nous vous recontacterons. » Keri et Ray tournèrent les talons et rejoignirent la voiture. Lorsque Keri fut sûre qu’ils ne pouvaient pas les entendre, elle marmonna à voix basse : « Beau mensonge. — Ce n’était pas un mensonge. Tout ce que j’ai dit était vrai. Elle pourrait revenir à la maison d’une minute à l’autre, et l’affaire serait close. — Peut-être, concéda Keri. Mais mon instinct me dit que cette affaire-ci ne sera pas si simple. » CHAPITRE 3 Keri s’installa dans le siège passager pour le trajet vers Culver City. Elle se sermonnait intérieurement, tout en essayant de se rappeler qu’elle n’avait rien fait de mal. Mais la culpabilité l’envahissait à l’idée qu’elle ait pu oublier quelque chose d’aussi simple qu’un jour de vacances scolaires. Même Ray n’avait pu cacher son étonnement. Elle était en train de perdre de vue la mère qu’elle avait été, et c’était terrifiant. Combien de temps encore avant qu’elle oublie d’autres détails, plus personnels ? Quelques semaines plus tôt, on lui avait donné anonymement un indice qui menait à la photo d’une adolescente. Mais Keri, à sa grande honte, avait été incapable de déterminer si c’était Evie sur la photo. Il est vrai que cela faisait cinq ans qu’elle n’avait pas vu Evie, et la photo était prise de loin et de mauvaise qualité. Mais le fait qu’elle ne puisse pas immédiatement déterminer si c’était ou non sa fille l’avait secouée. Cette honte était restée même après que le spécialiste informatique du service, l’agent Kevin Edgerton, lui eut dit que même le logiciel de comparaison ne pouvait garantir que la photo correspondait aux photos d’Evie à l’âge de huit ans. J’aurais du savoir tout de suite. Une bonne mère aurait su tout de suite si c’était sérieux. « On est là » dit Ray doucement, sortant Keri de sa rêverie. Elle leva les yeux et réalisa qu’ils étaient garés juste en face de la maison de Lanie Joseph. Les Caldwell avaient raison : ce quartier, distant de chez eux d’à peine trois kilomètres, était beaucoup plus miteux. Il n’était que 17h30, mais le soleil s’était couché et la température baissait. Des jeunes hommes en petits attroupements, vêtus de vêtements amples, occupaient les trottoirs et les allées menant aux maisons, tout en buvant des bières et fumant ce qui n’avait pas l’air d’être des cigarettes. La plupart des pelouses étaient plus marron que vertes et les pavés des trottoirs se déchaussaient, poussés par les mauvaises herbes. La plupart des maisons donnaient l’impression de contenir plusieurs logements ou duplexes, et toutes avaient des barreaux aux fenêtres et une lourde porte grillagée devant la porte d’entrée. « Qu’est ce que tu en penses ? On appelle la police de Culver City en renfort ? demanda Ray. Techniquement, on n’est pas dans notre juridiction. — Non, ça prendra trop de temps et je préfère faire profil bas ; faisons une visite rapide. Plus on en fait quelque chose de formel, plus ça sera long. Si quelque chose est arrivé à Sarah, on n’a pas de temps à perdre. — Ok, allons-y. » Ils descendirent de la voiture et rejoignirent d’un pas vif l’adresse que leur avait donnée Mariela Caldwell. Lanie vivait dans une maison mitoyenne, côté rue, sur Corinth Street, au sud de Culver Boulevard. L’autoroute 405 était si proche que Keri distinguait la couleur des cheveux des automobilistes. Pendant que Ray frappait à la porte, Keri coula un regard vers un petit groupe de cinq hommes, deux maisons plus loin, penchés sur le moteur d’une Corvette perchée sur des parpaings, dans l’allée d’une maison. Plusieurs de ces hommes jetèrent des regards méfiants aux deux intrus, mais personne ne dit rien. À l’intérieur de la maison de Lanie retentirent les piaillements de plusieurs enfants. Au bout d’une minute, la porte d’entrée s’ouvrit sur un petit garçon blond qui devait avoir cinq ans tout au plus. Il portait des jeans troués et un t-shirt blanc orné du « S » de Superman. Il leva le regard vers Ray, tordant la tête en arrière. Puis il regarda Keri, et la considérant apparemment moins menaçante, il prit la parole : « Qu’est ce que vous voulez, madame ? » Keri se doutait que l’enfant ne devait pas faire l’objet de beaucoup de tendresse et d’attention, donc elle s’agenouilla pour être à son niveau et dit d’une voix aussi douce que possible : « On est des agents de police. On voudrait parler à ta maman pendant une minute. » Le gamin, imperturbable, se retourna et cria vers l’intérieur de la maison : « Maman ! La police est là. Veulent te parler. » Apparemment, ce n’était pas la première fois que la maison recevait la visite de la police. Keri vit Ray jeter un regard vers les hommes groupés autour de la Corvette et sans les regarder elle-même, elle lui demanda à voix basse : « Tu crois qu’il y a un problème là-bas ? — Pas encore, répondit Ray dans un souffle. Mais peut-être dans pas longtemps. On doit faire vite. — Vous êtes quel genre de policiers ? demanda le petit garçon. Pas d’uniformes. Vous êtes en mission secrète ? Des détectives ? — Oui, des détectives », répondit Ray. Puis il parut décider que le gamin n’avait pas besoin d’être ménagé, et il lui posa une question : « Quand est-ce que tu as vu Lanie pour la dernière fois ? — Oh, Lanie va encore avoir des problèmes, dit-il alors que se dessinait un grand sourire sur son visage. C’est pas étonnant. Elle est partie à midi pour aller voir sa copine intelligente. Peut-être qu’elle espérait qu’un peu d’intelligence passerait sur elle. Y a aucun risque ! » C’est alors qu’apparut au fond du couloir une femme portant un jogging et un lourd sweatshirt gris à message. Alors qu’elle s’approchait d’un pas lourd, Keri l’observa. La femme devait faire la taille de Keri, mais pesait au moins 90 kilos. Sa peau pâle semblait se fondre dans le gris du sweatshirt. Ses cheveux blonds-gris étaient rassemblés en un chignon défait qui menaçait de se détacher complètement. Keri évalua qu’elle devait avoir moins de quarante ans, mais son visage creusé par la fatigue en faisait cinquante. Elle avait des cernes et le visage constellé de couperose, peut-être due à l’alcool. Il était clair qu’elle avait été jolie, mais le poids de la vie semblait l’avoir usée, et elle n’était plus jolie que par éclairs. « Qu’est ce qu’elle a fait encore ? demanda la femme, encore moins surprise que son fils de voir la police sonner chez elle. — Vous êtes Mme Joseph ? demanda Keri. — Ça fait sept ans que je ne suis plus Mme Joseph. Depuis que M. Joseph m’a quittée pour une kiné nommée Kayley. Maintenant je suis Mme Hart, bien que M. Hart ait filé sans autre forme de procès il y a dix-huit mois. Mais c’est trop compliqué de changer mon nom de nouveau donc je suis coincée avec. — Donc vous êtes la mère de Lanie Joseph, dit Ray dans un effort pour la recadrer. Et vous vous appelez... — Joanie Hart. Je suis la mère de cinq subversifs, parmi lesquels celui que vous avez sous les yeux. Alors, qu’est ce qu’elle a fait cette fois-ci ? — On ne sait pas si elle a fait quoi que ce soit, Mme Hart », la rassura Keri, qui ne voulait pas entrer en conflit avec une femme qui en avait manifestement l’habitude. « Mais les parents de Sarah Caldwell n’arrivent pas à contacter leur fille et ils sont inquiets. Est-ce que vous avez eu des nouvelles de Lanie depuis ce midi ? » Joanie Hart la dévisagea comme si elle débarquait d’une autre planète. « Je ne peux pas surveiller tous mes gosses comme ça, dit-elle. J’ai travaillé toute la journée ; les fastfoods ne ferment pas simplement parce que hier c’était Thanksgiving, vous savez ? Je suis rentrée il y a une demi-heure. Donc je ne sais pas où elle est. Mais ça n’a rien d’exceptionnel. Elle disparaît la moitié du temps et ne me dit pas où elle va. Celle-là, elle adore faire des cachotteries. Je pense qu’elle a un petit copain dont elle veut pas me parler. — Est-ce qu’elle a jamais mentionné le nom de ce garçon ? — Comme je vous ai dit, je ne suis même pas sûre qu’il y ait un garçon. Je dis juste que c’est tout à fait possible. Elle adore faire des choses pour m’énerver, sauf que je suis trop fatiguée et occupée pour que ça m’énerve, alors ça, ça l’énerve. Vous savez ce que c’est », dit-elle à Keri, qui n’avait aucune idée de ce que c’était. Keri sentait la colère monter face à cette femme qui ne savait pas où était sa fille et qui ne s’en inquiétait pas. Joanie n’avait pas posé de question sur Lanie, ni demandé si elle allait bien, ni exprimé la moindre inquiétude. Ray parut deviner ses sentiments et reprit avant qu’elle ne puisse faire de même : « Pourriez-vous nous donner le numéro de téléphone de Lanie et une photo récente d’elle, s’il vous plaît ? » Joanie parut lasse, mais ne fit aucune remarque. « Un instant », dit-elle avant de retourner sur ses pas. Keri regarda Ray, qui secouait la tête pour exprimer leur dégoût partagé. « Ça te dérange si j’attends dans la voiture ? demanda Keri. J’ai peur de dire quelque chose de... non constructif à Joanie. — Vas-y, je m’en occupe. Peut-être que tu pourrais appeler Edgerton et voir s’il peut passer outre le règlement pour accéder aux comptes en ligne de Sarah. — Ça alors, Raymond Sands », dit Keri, recouvrant son sens de l’humour. « On dirait que tu adoptes finalement quelques-unes de mes méthodes d’enquête les moins orthodoxes... Je crois que ça me plaît. » Elle tourna les talons avant qu’il n’ait le temps de répondre. Du coin de l’œil, elle vit que le groupe d’hommes, deux maisons plus loin, l’observaient tous. Elle referma son blouson d’un geste vif, prenant soudain conscience du froid. À Los Angeles, les mois de novembre n’étaient pas rigoureux, mais maintenant que le soleil s’était couché, la température avait chuté autour de 10°C. De plus, les regards posés sur elle provoquaient un frisson supplémentaire. Lorsqu’elle arriva à la voiture, elle se retourna et s’adossa contre la portière pour avoir dans son champ de vision aussi bien la maison de Lanie que les voisins, pendant qu’elle composait le numéro d’Edgerton. « Allô, c’est Edgerton », fit la voix enthousiaste de Kevin Edgerton, le plus jeune agent du service. Il n’avait que vingt-huit ans, mais ce grand garçon efflanqué était un génie de l’informatique, et avait permis de résoudre de nombreuses enquêtes. En fait, il avait joué un rôle essentiel pour mettre Keri en contact avec le Collectionneur, tout en protégeant sa propre identité. Keri devinait qu’en ce moment même, il devait repousser d’un geste les longues mèches brunes qui lui tombaient devant les yeux. Les raisons qui l’empêchaient de simplement couper sa tignasse typique de la génération Y lui étaient incompréhensibles, tout comme la plupart de ses compétences informatiques. « Salut, Kevin, c’est Keri. J’ai besoin d’un service. Est-ce que tu peux essayer d’accéder à quelques comptes sur des réseaux sociaux ? Le premier est celui de Sarah Caldwell, 16 ans, de Westchester. L’autre est celui de Lanie Joseph, 16 ans également, de Culver City. Et s’il te plaît, ne me déroule pas ton laïus sur les mandats et les motifs raisonnables... On a affaire à des circonstances exceptionnelles et... — C’est bon, la coupa Edgerton. — Quoi ? Déjà ? demanda Keri, éberluée. — Enfin, pas Caldwell. Tous ses comptes sont protégés par un mot de passe et pour les voir, il faut son aval. Je peux les hacker, si tu veux. Mais j’espère qu’on peut éviter une situation délicate sur le plan légal si on se sert simplement des comptes de Lanie Joseph. C’est un livre ouvert ; tout le monde peut visionner ses pages. C’est ce que je suis en train de faire. — Est-ce qu’elles mentionnent ce qu’elle faisait aujourd’hui juste après midi ? » demanda Keri. Elle remarqua que trois des hommes qui étaient autour de la Corvette se dirigeaient vers elle. Les deux autres hommes restaient en retrait, concentrés sur Ray, qui était toujours debout sur le porche de la maison des Hart et attendait que Joanie trouve une photo récente de sa fille. Keri changea imperceptiblement de position, de manière à être toujours adossée à la voiture, mais en pouvant se mouvoir avec plus de rapidité en cas de besoin. « Elle n’avait rien posté sur Facebook depuis hier soir, disait Edgerton, mais il y a plein de photos sur Instagram, d’elle avec une autre fille. J’imagine que c’est Caldwell. Elles sont au centre commercial de Fox Hills. Il y a une photo prise dans un magasin de vêtements, l’autre dans une boutique de maquillage. La dernière est une photo d’elle dans ce qui ressemble à la terrasse d’un fast food, en train de manger un bretzel. La photo est accompagnée du commentaire « trop bon ». Ça va de 14h à 18h. » Les trois hommes étaient à présent en train de pénétrer sur la pelouse des Hart, et ils étaient à moins de six mètres de Keri. « Merci, Kevin. Une dernière chose : je vais t’envoyer les numéros de portable des deux filles. J’imagine que le GPS sera éteint pour les deux, mais je voudrais que tu retrouves leur dernière position connue avant que le GPS ait été éteint, dit-elle alors que les trois hommes s’arrêtaient devant elle. Je dois y aller. Je te rappelle si j’ai besoin d’autre chose. » Keri raccrocha avant qu’Edgerton ne réponde, et glissa son portable dans sa poche. Elle en profita pour discrètement ouvrir l’étui de son pistolet. Elle regarda les trois hommes sans rien dire. Elle était toujours adossée à la voiture, mais elle avait levé la jambe droite de façon à poser son pied sur le côté du véhicule. Ainsi, elle aurait davantage de force si elle devait se projeter vers l’avant. « Bonsoir, messieurs, finit-elle par dire d’un ton ferme et amical. Le fond de l’air est frais, ce soir, n’est ce pas ? » L’un deux, de toute évidence le meneur, ricana et se retourna vers ses amis. « Est-ce que cette conne vient vraiment de parler de la météo ? » Il était d’origine latino-américaine, petit, le visage légèrement bouffi. Toutefois, sa chemise en flanelle dissimulait sa charpente, et il était difficile pour Keri de jauger sa force. Les autres hommes étaient tous deux grands et maigres, et leurs t-shirts pendaient sur leurs épaules squelettiques. L’un était Blanc et l’autre était latino-américain. Keri prit le temps d’apprécier la remarquable diversité ethnique de ce gang de rue, avant de décider de s’en servir. « Vous acceptez les petits blancs, maintenant ? demanda-t-elle en désignant du menton l’intrus. Alors, Alpha ? Dur de trouver suffisamment de garçons de couleur prêts à accepter tes ordres ? » Keri n’aimait pas avoir à jouer cette carte, mais il lui fallait un moyen de diviser le groupe, et elle savait que nombre de ces gangs avaient des critères de recrutement particuliers. « Vous allez vous attirer des ennuis à parler comme ça, siffla Alpha. — Ouais, des ennuis, répéta le grand Blanc, tandis que le troisième restait coi. — Tu répètes toujours ce que dit le boss ? demanda Keri au Blanc. Tu ramasses les détritus qu’il jette par terre, aussi ? » Les deux hommes échangèrent un regard. Keri devina qu’elle avait touché un point sensible. Derrière eux, elle voyait Ray, qui avait obtenu une photo de Lanie et venait vers eux. Les deux hommes qui étaient restés près de la Corvette commençaient à se diriger vers lui, mais il leur jeta un regard acéré et ils s’arrêtèrent net. « Elle est malpolie, la connasse, fit le Blanc, apparemment incapable de trouver une meilleure répartie. — Il se pourrait qu’on doive t’enseigner les bonnes manières », dit Alpha. Keri vit que le grand latino-américain se crispait à ces mots. Et soudain, elle comprit la dynamique de ce groupe : le meneur était une tête brûlée. Le Blanc était un suiveur. Et le taiseux était là pour rétablir la paix. Il n’était pas venu pour causer des problèmes ; il essayait de les empêcher. Mais il n’en avait pas trouvé le moyen, et c’était en partie la faute de Keri. Elle décida de lui tendre une perche, pour voir s’il la saisirait. « Vous deux, vous êtes jumeaux ? » demanda-t-elle en désignant le Blanc. Il la dévisagea un instant, manifestement incertain de la meilleure façon d’interpréter le commentaire. Elle lui fit un clin d’œil et la tension parut quitter son corps. Il faillit esquisser un sourire. « Ouais, des vrais jumeaux, fit-il, saisissant l’occasion. — Yo, Carlos, mec, on est pas jumeaux, dit le Blanc, mi-confus, mi-énervé. — Non, mec, intervint Alpha, oubliant momentanément sa colère. La connasse a raison : c’est dur de vous distinguer. On devrait vous mettre des étiquettes, non ? » Carlos et lui s’esclaffèrent, et le Blanc les imita, bien qu’il ait toujours l’air perplexe. « Comment ça va, par ici ? » demanda Ray, les faisant tous sursauter. Avant qu’ils ne puissent s’énerver de nouveau, Keri sauta sur l’occasion : « Je pense que ça va. Agent Ray Sands, j’aimerais vous présenter à Carlos et son jumeau. Et voici leur bon ami... Comment tu t’appelles ? — Cecil, dit-il sans se faire prier. — Voici Cecil. Ils aiment les Corvettes et flirter avec les femmes plus âgées qu’eux. Mais malheureusement, on va devoir vous laisser à vos réparations de voiture, messieurs. On aimerait rester, mais vous savez comment c’est avec la police de Los Angeles. Il y a toujours du travail. À moins, bien sûr, que vous vouliez qu’on reste et qu’on discute encore de bonnes manières. Ça te dirait, Cecil ? » Cecil jaugea d’un coup d’œil les 105 kilos de Ray, puis revint à Keri, apparemment indifférente à ses insultes, et il parut décider qu’il en avait assez. « Non, c’est bon, ça ira. Vous pouvez allez faire vos affaires de policiers. On est occupés à réparer la voiture, comme vous dites. — Eh bien, je vous souhaite une excellente soirée, d’accord ? » dit Keri avec un enthousiasme dont seul Carlos remarqua qu’il frisait la moquerie. Les hommes hochèrent la tête et retournèrent vers la Corvette tandis que Keri et Ray réintégraient la voiture. « Ça aurait pu être pire, fit Ray. — Ouais, je sais que tu n’es pas encore complètement remis de ta blessure par balle. Je me suis dit que je ferais mieux de ne pas t’entraîner dans une bagarre avec cinq membres de gang, si je pouvais l’éviter. — Merci de préserver ton collègue handicapé, dit-il en repartant dans la rue. — De rien, fit Keri, ignorant son sarcasme. — Alors, est-ce qu’Edgerton a pu accéder aux comptes des filles ? — Oui. On doit aller au centre commercial de Fox Hills. — Et qu’est ce qu’on va y trouver ? — Les filles, j’espère, répondit Keri. Mais j’ai l’impression qu’on n’aura pas cette chance. » CHAPITRE 4 Dès que Sarah se réveilla, elle ressentit l’envie de vomir. Sa vision était trouble, de même que son cerveau. Une lumière vive l’illuminait, et il lui fallut un moment pour réaliser qu’elle était allongée sur un matelas nu, dans une petite chambre complètement vide. Elle cligna plusieurs fois des yeux et sa vision s’éclaircit suffisamment pour qu’elle distingue une petite poubelle, par terre à côté du matelas. Elle se pencha et la tira vers elle, avant de vomir dedans pendant trente bonnes secondes, indifférente à ses yeux larmoyants et son nez qui coulait. Elle entendit un bruit et leva les yeux dans cette direction. Quelqu’un avait tiré un rideau noir, et elle vit qu’elle n’était pas du tout dans une petite chambre, mais plutôt dans un immense entrepôt. Aussi loin qu’elle pouvait voir, il y avait d’autres matelas. Et sur presque chacun d’eux, il y avait une fille de son âge. Elles étaient toutes légèrement vêtues ou nues. Certaines étaient seules et dormaient, ou bien, ce qui était plus probable, étaient dans les vapes. D’autres étaient avec des hommes, qui leur faisaient ce qu’ils voulaient. Certaines des filles se débattaient, d’autres restaient immobiles, impuissantes, et quelques-unes ne semblaient même pas conscientes pendant qu’elles étaient violées. Malgré son cerveau brumeux, Sarah devina qu’il y avait au moins une vingtaine de filles dans l’entrepôt. Quelqu’un apparut dans son champ de vision. C’était Chiqy, l’homme énorme à la longue barbe qu’elle avait vu dans la chambre de Dean. Soudain, tout s’éclaircit et la distance qu’elle avait sentie pendant qu’elle observait les lieux disparut. Les battements de son cœur s’accélérèrent, et elle sentit une terreur sourde l’envahir. Où suis-je ? Qu’est ce que c’est que cet endroit ? Pourquoi est-ce que je me sens si faible ? Elle tenta de se redresser en voyant Chiqy s’approcher, mais ses bras cédèrent sous son poids et elle s’effondra de nouveau sur le matelas, ce qui fit glousser Chiqy. « N’essaie pas de te lever, dit-il. Les drogues qu’ont t’a données te rendent maladroite, tu risques de tomber et de casser quelque chose. Et ça, c’est pas possible. Ça serait mauvais pour les affaires. Quand il s’agit d’os cassés, les clients préfèrent que ça soit eux qui les cassent. — Qu’est ce que vous m’avez fait ? » demanda-t-elle d’une voix rauque en essayant de nouveau de s’asseoir. Elle ne vit même pas venir la gifle que Chiqy lui asséna, la projetant de nouveau sur le matelas et envoyant un éclair de douleur de sa pommette à son oreille. Alors qu’elle cherchait désespérément à reprendre son souffle et retrouver son équilibre, il se pencha vers elle et lui murmura à l’oreille : « Tu vas apprendre, ma petite. Ne lève pas la voix. Ne réponds pas à moins qu’un client le veuille. Ne pose pas de questions. C’est moi le chef. Si tu suis mes règles, tout ira bien. Sinon, ça n’ira pas bien du tout. C’est clair ? » Sarah acquiesça. « Bien. Alors écoute bien, parce que voici les règles. Un ; tu es à moi. Je te possède. Je peux te louer, mais n’oublie jamais à qui tu appartiens. Compris ? » Sarah, la pommette toujours douloureuse, hocha sagement la tête. Alors qu’elle était encore en train d’appréhender sa situation, elle savait qu’il était déraisonnable de défier Chiqy dans son état. « Deux ; tu vas satisfaire les désirs de mes clients. Tu n’as pas à adorer ça, mais qui sait, peut-être que ça finira par te plaire. Peu importe. Tu fais ce que dit le client, quoi qu’il exige. Sinon, je te tabasserai jusqu’à ce que tu saignes à l’intérieur. Je peux le faire tout en conservant ton apparence pour les clients. De l’extérieur, tu auras toujours l’air d’un ange. Mais à l’intérieur, tu ne seras que de la chair à pâté. Compris ? » Elle hocha encore la tête. Elle voulut redresser un peu la tête et plissa les yeux dans la lumière vive, dans l’espoir de trouver des repères. Elle ne connaissait aucune des autres filles. Soudain, un frisson lui courut dans le dos. Où est Lanie ? « Vous pouvez me dire ce qui est arrivé à mon amie ? » demanda-t-elle d’une voix qui, espérait-elle, n’exprimait aucun défi. Chiqy la frappa de nouveau sans qu’elle s’y attende, cette fois sur l’autre joue. La force du coup la projeta violemment dans le matelas. « Je n’avais pas fini, l’entendit-elle dire malgré le tintement de ses oreilles. La dernière règle, c’est que tu ne parles pas à moins que je t’aie posé une question. Comme j’ai dit, tu vas vite comprendre que ça ne sert à rien de jouer les malignes, ici. Compris ? » Sarah acquiesça, remarquant au passage que sa tête était lancinante. « Mais cette question-là, je vais y répondre », dit Chiqy avec un sourire cruel sur le visage. Il désigna un matelas quelques mètres plus loin. Elle regarda l’emplacement et vit un homme qui devait avoir la soixantaine, sur une fille dont la tête était retombée sur le côté. À ce moment, l’homme attrapa son menton et tourna son visage pour pouvoir l’embrasser. Sarah faillit vomir de nouveau en voyant que c’était Lanie. Elle était nue en bas de la taille, et son débardeur était remonté contre son cou, dévoilant son soutien-gorge. Lorsque l’homme se désintéressa de ses lèvres, il lâcha prise et la tête de Lanie retomba dans la direction de Sarah. Celle-ci devina que son amie était à peine consciente. Ses yeux, sous ses paupières lourdes, étaient deux fentes, et elle ne semblait pas être consciente de son environnement. Son corps était inerte, elle ne réagissait pas à ce qu’on lui faisait. Sarah enregistrait tout, mais l’horreur de ce moment lui donnait l’impression que tout ce qui arrivait était très éloigné, comme si ça avait lieu sur une autre planète. C’étaient peut-être les drogues, ou le fait d’avoir reçu deux coups à la tête. Elle se sentait engourdie. C’est peut-être mieux comme ça. « Elle était difficile à gérer donc on a du vachement la calmer, dit Chiqy. Tu pourrais être dans sa situation. Ou bien, si tu n’essayes pas de résister, on n’aura pas à te faire l’injection du sommeil. C’est à toi de voir. » Sarah le regarda et allait répondre lorsqu’elle se rappela les règles, et se mordit la langue. Chiqy l’avait remarqué. Il sourit. « Bien. Tu apprends vite, dit-il. Vas-y, parle. — Pas d’injection du sommeil, le supplia-t-elle. — Ok, on va essayer de faire sans. Mais si tu as... du mal, tu prendras l’aiguille. Compris ? » Sarah hocha la tête. Chiqy, avec un sourire satisfait, lui rendit son hochement de tête et sortit, refermant le rideau derrière lui. Ne sachant pas combien de temps elle avait, Sarah regarda frénétiquement autour d’elle, essayant d’évaluer sa situation. Elle portait toujours son jean et son débardeur bleu, ce qui laissait penser qu’on ne lui avait encore rien fait. Elle vérifia ses poches à la recherche de son téléphone, porte-monnaie ou carte d’identité, mais il n’y avait plus rien, ce qui n’était pas surprenant. Un gémissement sonore retentit non loin, ce qui sortit Sarah de son engourdissement. Elle sentait monter ce qui ressemblait à de la panique. Elle en fut ravie, car l’adrénaline qui l’accompagnait aiguisait ses sensations et lui donnait davantage de contrôle sur ses membres. Réfléchis, Sarah, maintenant que tu en es encore capable. Tu es partie depuis un bon moment. On a du partir à ta recherche. Impossible que papa et maman attendent aussi longtemps d’avoir de tes nouvelles sans appeler la police. S’ils te cherchent, tu dois leur laisser une sorte d’indice, quelque chose pour leur faire savoir que tu étais ici, au cas où il arrive quelque chose. Elle baissa les yeux sur son haut. Est-ce qu’elle avait dit à sa mère ce qu’elle portait aujourd’hui ? Non, mais elle avait fait un appel vidéo le matin même, donc sa mère avait vu sa tenue. Elle s’en rappellerait certainement. Après tout, elles avaient acheté ce débardeur ensemble, au centre commercial de Cabazon. Elle déchira un morceau de tissu de son haut, d’environ 5 centimètres, au niveau de la couture près de la taille, là où le tissu était le plus faible. Elle se demandait où le cacher lorsqu’elle entendit deux voix d’hommes qui s’approchaient. Alors qu’ils tiraient le rideau, elle cacha le tissu sous le matelas, de sorte que seul un petit morceau dépassait. Essayant d’avoir l’air innocent, elle regarda les deux hommes. Le premier était Chiqy, et l’autre était un petit homme blanc d’une quarantaine d’années, qui portait un costume. Il avait des lunettes, qu’il enleva de même que ses chaussures, et rangea le tout près du rideau. « Quel âge a-t-elle ? demanda-t-il. — Seize ans, répondit Chiqy. — Un peu mûre à mon goût mais ça fera certainement l’affaire, dit-il en approchant du matelas. — Souviens-toi ce que je t’ai dit », lança Chiqy à l’intention de Sarah. Elle hocha la tête. Il parut satisfait et allait s’éloigner lorsque l’homme lui demanda : « Un peu d’intimité, s’il vous plaît. » Chiqy referma le rideau d’un geste réticent. L’homme était debout au-dessus d’elle et la contemplait, son regard balayant son corps des pieds à la tête. Sarah eut la nausée. Il commença à se déshabiller et Sarah mit à profit ce temps pour décider de la marche à suivre. Elle n’allait pas se laisser faire, de ça au moins elle était sûre. S’ils la tuaient, qu’il en soit ainsi. Elle n’allait pas finir en tant qu’esclave sexuel. Il lui fallait simplement une ouverture. Il ne fallut pas longtemps. L’homme avait enlevé son pantalon et son caleçon et s’approchait d’elle à quatre pattes. Il plissait légèrement les yeux et elle comprit que sans ses lunettes, il n’était pas tout à fait assuré. Bientôt, il fut au-dessus d’elle. C’est le moment. En un geste vif, Sarah leva la jambe droite contre sa poitrine et lança son pied en avant, heurtant l’entrejambe de l’homme. Il grogna et s’écroula au-dessus d’elle. Elle s’y était attendue, et elle le repoussa d’un geste, puis bondit sur ses pieds et rejoignit le rideau. L’homme, derrière elle, gémissait et tentait de lui dire quelque chose. Elle écarta le rideau juste assez pour passer sa tête et observa les environs. Elle vit la porte principale à l’autre extrémité de l’entrepôt. Mais entre son emplacement et la liberté, il y avait d’innombrables matelas occupés et au moins une demi-douzaine d’hommes qui déambulaient, surveillant les choses. Impossible de parvenir à la porte principale. Mais peut-être qu’elle pourrait trouver une porte dérobée, si elle se fondait dans les ombres, le long du mur. Elle allait partir lorsqu’elle entendit la voix de l’homme, étranglée et douloureuse, mais parfaitement claire : « À l’aide ! » Elle était à court de temps. Elle traversa le rideau et partit sur la gauche, à la recherche de tout ce qui pouvait ressembler à une sortie. Elle avait parcouru environ six mètres lorsqu’un homme apparut sur son chemin, bloquant le passage. Elle se retourna et se jeta dans l’autre direction mais courut droit dans Chiqy, qui enroula un de ses bras énormes autour d’elle. Elle ne pouvait plus bouger. À quelques mètres de là, elle vit l’homme au costume. Il était plié en deux, mais debout. Il n’avait pas remis son pantalon. Il leva la main et pointa le doigt vers elle. « Après ça, je la veux moitié prix ! » Sarah vit Chiqy sortir quelque chose de sa poche et réalisa ce que c’était : une seringue. Elle se débattit pour se libérer, mais c’était peine perdue. Elle sentit une piqûre dans le bras. « Je t’avais prévenue qu’on ferait l’injection du sommeil si tu étais vilaine », dit-il, presque désolé. Elle sentit la poigne de Chiqy se relâcher, avant de comprendre que c’était parce qu’elle perdait tout contrôle de ses muscles. Chiqy le sentit également et la lâcha. Lorsqu’elle tomba au sol, elle était complètement inconsciente. CHAPITRE 5 Assise dans la salle d’attente du bureau des vigiles du centre commercial, Keri était tendue et angoissée. Pour la quatrième fois en un quart d’heure, la même pensée lui revint : ça prend trop de temps. Un des vigiles était en train de chercher les images des caméras de surveillance à partir de 14h, quand Lanie avait posté sa dernière photo sur Instagram. C’était interminable, soit parce que le système était vieillissant, soit parce que le vigile était un incapable. Ray était assis à côté d’elle, et engloutissait un sandwich au poulet acheté lorsqu’ils étaient passés dans la zone de restauration rapide du centre commercial. Le sandwich de Keri reposait sur ses genoux, intact. Bien qu’il soit 18h30 et que les filles n’aient disparu que depuis quatre heures et demie environ, Keri pressentait obscurément que quelque chose clochait dans cette affaire, même si elle n’avait aucune preuve de cela. « Faut-il vraiment que tu avales ce truc en une bouchée ? » demanda-t-elle à Ray d’un ton sec. Celui-ci interrompit son mouvement de mastication et lui jeta un regard surpris avant de demander, la bouche pleine : « Quelque chose te travaille ? — Désolée. Je ne devrais pas m’en prendre à toi, mais ça m’énerve que ça prenne autant de temps. Si ces filles ont vraiment été enlevées, on est en train de perdre un temps précieux. — Donnons encore deux minutes à ce type. S’il n’arrive à rien d’ici là, on intervient. Ça marche ? — Ça marche, répondit Keri en mordant dans son sandwich. — Je sais que ça t’énerve, mais c’est évident qu’il y a autre chose. Je pense que ça a un rapport avec ce que tu me cachais au commissariat. On a un peu de temps, maintenant, donc crache le morceau. » Keri le regarda et, malgré l’air ridicule que donnait à Ray le morceau de laitue coincé entre ses dents, comprit qu’il était sérieux. Cet homme est la personne dont tu es la plus proche dans ce monde. Il mérite de savoir. Raconte-lui, tout simplement. « Ok, fit-elle. Attends un instant. » Elle sortit de son sac le petit détecteur de micros et de caméras qu’elle gardait sur elle, et fit signe à Ray de la suivre dans le couloir. Un expert en sécurité et filatures qu’elle avait aidé pour une enquête lui avait recommandé cet appareil. Il avait dit que c’était un bon compromis entre taille, fiabilité, et prix ; et jusqu’à présent, il avait eu raison. Depuis que Jackson Cave avait dit qu’il la tiendrait à l’œil, Keri avait trouvé plusieurs mouchards. L’un avait été posé dans la lampe de son bureau, au commissariat. Elle soupçonnait qu’un membre du personnel de nettoyage avait été payé pour l’y placer. Elle avait également trouvé une caméra et un micro dans son nouvel appartement. Le micro était dans le salon, et la caméra dans sa chambre. Elle avait aussi trouvé un mouchard caché dans le volant de sa voiture et un autre dans le pare-soleil de la voiture de Ray. Edgerton avait renforcé les protections informatiques sur son ordinateur au bureau, notamment pour détecter d’éventuels logiciels de surveillance. Pour le moment, il n’avait rien trouvé. Mais Keri ne prenait aucun risque et ne l’utilisait pour rien d’autre que son travail officiel. Son portable, pour le moment, n’avait pas été touché – sans doute parce qu’il n’avait jamais quitté son champ de vision. C’était le seul appareil à travers lequel elle avait communiqué avec le Collectionneur, et c’était donc lui auquel elle faisait le plus attention. Lorsqu’ils furent dans le couloir, Keri passa le détecteur le long de son corps, puis fit de même avec Ray. Elle désigna son téléphone pour qu’elle le passe également au détecteur. Ray s’était soumis à ce rituel de nombreuses fois ces dernières semaines. Au début, il était réticent, mais lorsque Keri avait découvert le mouchard dans sa voiture, il n’avait plus fait de difficultés. Il avait même voulu arracher le micro, ainsi que tous les autres. Elle l’avait convaincu de les laisser en place et de faire comme si de rien n’était. Si Cave découvrait qu’ils étaient au courant, il soupçonnerait qu’ils étaient également au courant pour le Collectionneur, et il risquait de le prévenir. Cave soupçonnait déjà Keri d’avoir volé ses documents contenant des données sur divers kidnappeurs professionnels. Toutefois, il ne pouvait pas en être sûr ; et même s’il l’était, il ne savait pas l’étendue de ce que Keri avait découvert sur ses liens avec le monde souterrain du crime, ni même si Keri le surveillait, lui. Il préférait donc manifestement ne pas prendre le risque de contacter avec le Collectionneur, tant qu’il pouvait l’éviter, pour ne pas se compromettre. Il pensait qu’ils se trouvaient dans une impasse. Et Keri en était plutôt contente, sachant que Jackson Cave détenait beaucoup plus d’informations qu’elle, pour le moment. Elle avait promis à Ray que lorsqu’il ne serait plus utile de laisser en place les mouchards, elle s’en débarrasserait, même si cela signifiait que Cave en serait averti. Ils avaient même une phrase codée pour se faire savoir quand il serait temps de détruire les mouchards ; c’était « Bondi Beach ». Cela faisait référence à une plage en Australie, où Keri espérait se rendre un jour. Si elle prononçait ces mots, Ray saurait qu’il était temps d’arracher les micros espions. « Contente ? demanda-t-il lorsqu’elle eut fini de soigneusement les passer au détecteur. — Oui, désolée. Écoute, j’ai reçu un mail de notre ami, ce matin », dit-elle en choisissant, dans le doute, de parler en langage codé. « Il a suggéré qu’il me recontacterait. J’imagine que je suis un peu tendue... À chaque fois que mon téléphone sonne, je me dis que c’est lui. — Il t’a donné une indication de temps ? — Non, il a juste dit qu’il me recontacterait bientôt. Rien de plus. — Ça ne m’étonne pas que tu sois si nerveuse. Et moi qui croyais que tu te faisais une montagne de ce dossier. » Keri sentit ses joues s’empourprer, et elle dévisagea sans mot son collègue, choquée par son commentaire. Ray parut comprendre qu’il était allé trop loin, et allait rectifier le tir, quand le vigile leur cria depuis la salle des ordinateurs : « J’ai trouvé quelque chose ! — Tu as de la chance, mon coco », siffla Keri avec colère, passant en trombe devant Ray. Celui-ci lui fit largement la place. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle informatique, le vigile avait rembobiné l’enregistrement à 14h05. On voyait clairement Sarah et Lanie, assises à une petite table au milieu de l’aire de restauration. Ils virent Lanie photographier sa nourriture avec son téléphone, ce qui correspondait certainement à la publication Instagram qu’Edgerton avait trouvée. Après deux minutes, un grand jeune homme aux cheveux noirs, couvert de tatouages, s’approcha d’elles. Il embrassa longuement Lanie et après quelques minutes de discussion, ils se levèrent tous les trois pour partir. Le vigile arrêta l’enregistrement et se retourna vers Keri et Ray. Pour la première fois, Keri l’examina de près. Le vigile portait un badge avec son nom, « Keith », et semblait avoir vingt-trois ans tout au plus. Il avait une peau grasse et boutonneuse, et un dos bossu qui lui donnait l’air d’un Quasimodo maigrichon. Keri fit semblant de ne pas le remarquer pendant qu’il leur parlait : « J’ai quelques bonnes captures d’écran du visage de ce mec. Je les ai mises sur un dossier numérique, je peux les envoyer sur vos téléphones si vous voulez. » Ray lança à Keri un regard signifiant « il n’est peut-être pas si incapable, finalement », mais n’insista pas lorsqu’elle lui rendit un regard noir, toujours énervée par son commentaire. « Ça serait parfait, dit-il au vigile. Et est-ce que vous avez pu déterminer où ils sont allés ? — Oui », dit Keith fièrement, et il se retourna vers l’écran. Il ouvrit une autre fenêtre, qui montrait le parcours de l’homme dans le centre commercial, ainsi que celui de Sarah et Lanie. Les trois finissaient par monter dans un fourgon Trans Am et quitter le parking en direction du Nord. « J’ai essayé de voir les numéros d’immatriculation mais nos caméras sont placées trop haut pour voir ces détails. — C’est pas grave, fit Keri. Vous avez fait du bon boulot, Keith. Je vais vous donner nos numéros pour que vous nous envoyiez ces captures d’écran. J’aimerais que vous les envoyiez aussi à un de nos collègues au commissariat pour qu’il les passe dans le logiciel de reconnaissance faciale. — Bien sûr, dit Keith. Je fais ça tout de suite. Je me demandais aussi si je pouvais vous demander un service ? » Keri et Ray échangèrent des regards sceptiques, mais Keri hocha la tête. Keith poursuivit, hésitant : « Je voudrais intégrer l’école de police, mais j’ai attendu parce que je pense que je ne remplis pas encore les critères de condition physique. Je me demandais si je pourrais vous demander des conseils, quand vous en aurez fini avec ça, pour augmenter mes chances de réussite ? — C’est tout ? demanda Keri en sortant une carte de visite. Appelez le géant que voici pour les conseils en matière de sport. Vous pouvez m’appeler si vous avez des questions sur l’aspect psychologique du travail. Une dernière chose ; s’il faut porter un badge avec votre nom au travail, faites figurer votre nom de famille. C’est plus intimidant. » Sur ces mots, elle quitta la salle, laissant Ray s’occuper des menus détails. Il le méritait. Dans le couloir, elle envoya les captures d’écran de l’homme à Joanie Hart et aux Caldwell, leur demandant s’ils le reconnaissaient. Un instant plus tard, Ray émergea de la salle. Il avait l’air contrit. « Écoute, Keri. Je n’aurais pas du dire que tu te faisais une montagne de ce dossier. C’est évident qu’il se passe quelque chose de louche dans cette affaire. — C’est une excuse, ça ? Parce que je n’ai pas entendu le mot « désolé ». Et puisqu’on y est, n’y a-t-il pas eu suffisamment de dossiers où j’ai été la seule à m’inquiéter, à raison, pour que tu me laisses le bénéfice du doute ? — Oui, mais qu’en est-il de tous les dossiers où... » commença-t-il à dire, avant de se raviser à la moitié de sa phrase. « Je suis désolé. — Merci », fit Keri en choisissant de passer outre la première partie de son commentaire pour ne retenir que la seconde. Son téléphone vibra, et elle baissa les yeux avec enthousiasme. Mais au lieu d’un email du Collectionneur, c’était un message de Joanie Hart, bref et précis : « jamais vu ce type ». Elle le montra à Ray, secouant la tête à l’apparente indifférence de cette femme pour le bien-être de sa fille. Puis le portable sonna. C’était Mariela Caldwell. « Bonjour, Mme Caldwell. C’est l’agent Locke. — Oui, Ed et moi avons regardé les photos que vous nous avez envoyées. On n’a jamais vu ce jeune homme. Mais Sarah m’a dit que selon Lanie, son petit copain avait un physique de rockeur. Je me demande si ça pourrait être lui ? — C’est parfaitement possible, répondit Keri. Est-ce que Sarah a mentionné le nom de ce petit copain ? — Oui, je suis à peu près sûre que c’est Dean. Je ne me souviens pas d’un nom de famille, je ne pense pas que Sarah le connaissait non plus. — Ok, merci beaucoup, Mme Caldwell. — Est-ce que ça vous sera utile ? demanda la femme d’un ton plein d’espoir, presque suppliante. — C’est fort possible. Je n’ai pas encore d’informations nouvelles à vous donner. Mais je vous promets que nous faisons tout notre possible pour retrouver Sarah. J’essaierai de vous mettre à jour aussi souvent que possible. — Merci, agent Locke. Vous savez, je n’ai réalisé qu’après votre départ que c’est vous qui avez retrouvé cette adolescente surfeuse, il y a quelques mois. Et je sais que, eh bien, avec votre fille... » La voix de Mariela se brisa et elle s’interrompit, manifestement submergée par l’émotion. « Tout va bien, Mme Caldwell, dit Keri en se concentrant pour ne pas perdre toute maîtrise. — Je suis tellement désolée pour votre petite fille... — Ne vous inquiétez pas de ça. Mon objectif est de retrouver votre fille. Et je vous promets que je vais investir chaque once de mon énergie dans ce but. Vous, essayez simplement de rester calme. Regardez une émission bête à la télé, faites une sieste, faites ce que vous pouvez pour ne pas perdre la tête. Nous, pendant ce temps, on s’en occupe. — Merci », murmura Mariela Caldwell, la voix quasiment inaudible. Keri raccrocha et regarda Ray, qui avait une expression inquiète. « Ne t’inquiète pas, collègue, l’assura-t-elle. Je ne suis pas encore sur le point de perdre la boule. Maintenant, partons à la recherche de cette fille. — Et qu’est ce que tu suggères de faire ? — Je pense qu’il est temps de faire un point avec Edgerton. Il a eu suffisamment de temps pour passer en revue les données des portables des deux filles. Et maintenant, on a un prénom pour le type du fast food : Dean. Peut-être que Lanie le mentionne dans une de ses publications en ligne. Sa mère ne sait peut-être rien de lui, mais je pense que c’est plutôt par manque d’intérêt que parce que Lanie s’en cache. » Pendant qu’ils retournaient au parking, Keri appela Edgerton et mit le haut-parleur pour que Ray entende tout. Edgerton décrocha au bout d’une sonnerie. « Dean Chisolm, dit-il sans autre forme de cérémonie. — Quoi ? — Le type des captures d’écran que tu m’as envoyées s’appelle Dean Chisolm. Je n’ai même pas eu à utiliser le logiciel de reconnaissance faciale. Il est tagué dans plein de photos de Lanie Joseph, sur Facebook. Il porte toujours une casquette profondément enfoncée sur sa tête, ou des lunettes de soleil, comme s’il voulait cacher son identité. Mais il n’est pas très doué pour ça : il porte toujours les mêmes t-shirts noirs et les tatouages sont plutôt reconnaissables. — Excellent travail, Kevin », fit Keri, encore une fois impressionnée par le génie informatique de leur service. « Et qu’est ce qu’on sait de lui ? — Pas mal de choses. Il a été arrêté plusieurs fois pour la drogue. Quelques-unes des arrestations étaient pour possession de drogue, deux pour vente de drogue, et une pour avoir été un intermédiaire. Il a fait quatre mois de prison pour cette dernière arrestation. — Un citoyen modèle, quoi, marmonna Ray. — Ce n’est pas tout. Il est aussi soupçonné d’être impliqué dans un réseau de prostitution avec des filles mineures. Mais personne n’a jamais réussi à le coffrer pour ça. » Keri leva les yeux vers Ray et vit son expression changer. Jusqu’à présent, il avait de toute évidence été convaincu que les deux jeunes filles étaient parties faire une virée entre copines. Mais avec ces nouvelles informations sur Dean, il était manifestement passé de « légèrement mal à l’aise » à « très inquiet ». « Et qu’est ce qu’on sait de ce réseau de prostitution ? demanda Keri. — Il est géré par un charmant bonhomme du nom d’Ernesto Ramirez, dit Chiqy. — Chiqy ? demanda Ray. — Je pense que ça doit être un surnom, le diminutif de chiquito. Ça veut dire « petit ». Et comme ce type a l’air de peser plus de 150 kilos, j’imagine que c’est une blague. — Tu sais où se trouve Chiqy ? — Malheureusement, non. Il n’a pas d’adresse connue. On dirait qu’il s’installe dans des entrepôts abandonnés, où il établit des sortes de maisons closes éphémères, jusqu’à ce qu’il y ait une descente de police. Mais j’ai quelques bonnes nouvelles. — Je pense qu’on sera preneurs, ironisa Ray en montant dans sa voiture. — J’ai l’adresse de Dean Chisolm. Et il se trouve que c’est à l’endroit précis où les GPS des téléphones des deux filles ont été éteints. Je vous l’envoie maintenant, ainsi qu’une photo de Chiqy. — Merci, Kevin, fit Keri. D’ailleurs, je crois qu’on a trouvé un mini-Kevin travaillant comme vigile au centre commercial ; très fort en informatique. Il voudrait devenir flic. Si tu veux bien, je vous mettrai peut-être en contact. — Bien sûr. Comme je dis toujours, geeks de tous les pays, unissez-vous ! — Ah bon, tu dis toujours ça ? le taquina Keri. — Enfin, je le pense, surtout », admit-il avant de raccrocher, désireux d’esquiver d’autres moqueries. « Tu m’as l’air incroyablement calme pour quelqu’un qui vient d’apprendre que les filles qu’on cherche pourraient être tombées aux mains d’un trafiquant d’êtres humains, remarqua Ray d’un ton étonné. — J’essaie de cultiver une atmosphère légère. Mais je ne pense pas que ça va être possible encore très longtemps. Mais ne t’inquiète pas. Quand on mettra la main sur Dean Chisolm, il y a de fortes chances que je lui inflige une petite opération de détatouage amateur avec mon couteau suisse. Il est bien émoussé. — Ravi de constater que tu n’as pas perdu la flamme, dit Ray. — Jamais. » CHAPITRE 6 Keri s’efforça de calmer les battements effrénés de son cœur, accroupie derrière un buisson à côté de la maison de Chisolm. Elle se contraignit à respirer lentement en silencieusement, les mains serrées sur son pistolet, attendant que les agents de police en uniforme frappent à la porte d’entrée. Ray était posté comme elle, de l’autre côté de la maison. Il y avait deux autres policiers dans la ruelle à l’arrière de la maison. Malgré la fraîcheur de l’air, quelques gouttes de sueur coulaient dans le dos de Keri, juste sous son gilet pare-balles. Elle s’efforça de l’ignorer. Il était 19h passées, et la température était en-dessous de 10°C à présent, mais elle avait laissé son blouson dans la voiture pour être plus libre de ses mouvements. Si elle l’avait enfilé, elle aurait été trempée de sueur. Un des agents frappa à la porte, provoquant une décharge dans tout son corps. Elle se pencha un peu plus pour s’assurer qu’on ne la verrait pas depuis les fenêtres. Ce mouvement causa un pincement dans ses côtes, dont plusieurs avaient été cassées dans une altercation avec un kidnappeur d’enfants, deux mois plus tôt. Et bien que techniquement, elle soit guérie, certaines positions étaient encore douloureuses. Quelqu’un ouvrit la porte et elle se força à faire abstraction des bruits de la rue et à écouter attentivement. « Êtes-vous Dean Chisolm ? » entendit-elle un des officiers demander. Elle entendait la nervosité dans sa voix et espérait que la personne à qui il s’adressait ne l’entendait pas. « Non. Il n’est pas là en ce moment, répondit une voix jeune mais étonnamment sûre d’elle. — Qui êtes-vous ? — Je suis son frère, Sammy. — Quel âge avez-vous, Sammy ? demanda le policier. — Seize ans. — Vous êtes armé ? — Non. — Y a-t-il quelqu’un d’autre dans la maison ? Vos parents, peut-être ? » Sammy éclata de rire à cette question, avant de se reprendre. « Ça fait longtemps que je n’ai pas vu mes parents, dit-il d’un ton moqueur. Ici, c’est chez Dean. Il a acheté la maison avec son propre argent. » Keri en avait assez, et elle émergea du buisson. Sammy tourna les yeux vers elle juste à temps pour la voir rengainer son arme. Elle vit ses yeux s’écarquiller brièvement, malgré ses efforts pour avoir l’air détaché. Sammy était la copie conforme de son grand frère, de la peau pâle jusqu’aux nombreux tatouages. Ses cheveux étaient également noirs, mais trop bouclés pour les coiffer en piques. Il portait tout de même l’incontournable uniforme punk : un t-shirt noir, un jean serré dont pendait une chaîne inutile, et des bottes noires d’ouvrier. « Comment Dean a-t-il pu acheter sa propre maison à seulement vingt-quatre ans ? » demanda Keri sans prendre la peine de se présenter. Sammy l’observa, cherchant à déterminer s’il pouvait balayer sa question d’un revers de la main. « Dean est doué pour les affaires, dit-il d’un ton qui suggérait le défi sans tout à fait l’exprimer. — Et les affaires vont bien en ce moment, Sammy ? » Elle fit un pas vers lui, toujours agressive, dans l’espoir de déstabiliser le garçon. Les deux policiers reculèrent d’un pas pour qu’il n’y ait plus rien entre Keri et Sammy. Elle ne savait pas si c’était une décision consciente de leur part, ou s’ils voulaient juste éviter de se retrouver au milieu d’une confrontation. Quoi qu’il en soit, elle était contente d’avoir toute la place nécessaire. « J’en sais rien. Je suis qu’un pauvre lycéen, madame », dit-il, cette fois avec insolence. « Ce n’est pas vrai, Samuel », lança-t-elle, contente d’avoir lu le document sur Chisolm qu’Edgerton lui avait envoyé pendant qu’ils se rendaient ici. Elle remarqua qu’il avait été déstabilisé qu’elle utilise son vrai prénom. « Tu as laissé tomber le lycée au printemps dernier. Tu viens de mentir à un agent de la police de Los Angeles. C’est pas un super début pour notre relation. Ça te dirait de remédier à ça ? — Qu’est ce que vous voulez ? » demanda Sammy avec une fougue prudente. À présent, il ne maîtrisait plus la situation, et il s’avança sur le trottoir sans réfléchir. Il ne se rendit pas compte que Ray contournait discrètement la maison pour se poster quelques pas derrière lui. Keri s’avança encore vers lui pour focaliser son attention sur elle. À présent, ils étaient à un peu plus d’un mètre l’un de l’autre. « Je veux savoir où se trouve Dean, dit-elle, abandonnant tout faux-semblant. Et je veux savoir où se trouvent les filles qu’il a amenées ici cet après-midi. — Je ne sais pas où il est. Il est parti il y a quelques heures. Et je ne sais rien de ces filles. » Bien qu’il soit un délinquant juvénile en puissance, Keri savait que Sammy n’avait jamais été interpellé, ni n’avait été incarcéré. Elle pouvait utiliser à son avantage sa peur de ces éventualités. Elle décida de porter l’estocade : « Tu n’es pas honnête avec moi, Samuel. Je suis en train de perdre patience. On sait tous les deux quelles sont les affaires de ton frère. On sait tous les deux comment ça se fait qu’il a pu s’acheter cette maison. Et on sait tous les deux que tu ne passes pas tes heures creuses à réviser pour le baccalauréat. » Sammy allait protester, mais Keri leva la main et poursuivit sans s’interrompre : « Je suis à la recherche de deux adolescentes. Ton frère les a amenées ici. C’est mon boulot de les retrouver. Si tu m’aides à les retrouver, tu pourras vivre une vie plus ou moins normale. Sinon, les choses vont très mal tourner pour toi. C’est ta seule chance, ce soir, de ne pas entrer dans le système carcéral. Coopère avec nous, ou bien on te jette au trou. » Sammy la fixait tout en essayant de garder une expression neutre. Mais son regard était trop fixe et sa respiration rapide et légère. Il ne cessait de serrer et desserrer les poings. Il était terrifié. Ce que Sammy ne savait pas, c’était que Keri n’avait pas de mandat d’arrestation. S’il était resté à l’intérieur de la maison et avait refusé de leur parler, ils n’auraient rien pu faire d’autre que de demander un mandat et attendre dehors qu’il leur soit accordé. Mais en sortant de sa maison pour lui parler, en laissant la porte ouverte, il s’était rendu vulnérable. Il ne le savait pas encore, mais qu’il accepte ou non de les aider, les policiers allaient fouiller la maison. La décision qu’il allait prendre allait vraiment déterminer son avenir immédiat, et Keri espérait qu’il avait compris que ce n’était pas du bluff. Elle espérait qu’il ferait le bon choix. Il fit le mauvais. « Je ne sais rien du tout », dit-il, sans réaliser qu’il venait de sceller son destin. Keri soupira. Elle était presque désolée pour lui. « Est-ce que vous avez entendu ça ? » demanda Ray. Sammy, qui ne s’était pas rendu compte que Ray s’était faufilé derrière lui, bondit sous l’effet de la surprise. « C’est quoi cette... ? » commença-t-il. Ray l’interrompit. « Agent Locke, je pense que j’ai entendu des appels à l’aide venant de l’intérieur de la maison. Vous les entendez, vous aussi ? — Oui, agent Sands, il me semble bien. Et vous, messieurs, vous les entendez aussi ? » Les deux policiers en uniforme n’entendaient manifestement rien, mais ne voulant pas être en reste, ils acquiescèrent et, pour faire bonne mesure, celui qui avait frappé à la porte ajouta : « Carrément. » Ray leva les yeux au ciel à cette remarque maladroite, mais poursuivit malgré tout : « Messieurs les agents, pourriez-vous mettre les menottes à M. Chisolm et l’installer à l’arrière de la voiture pendant que l’agent Locke et moi-même allons répondre à ces appels ? — C’est n’importe quoi ! » cria Sammy pendant qu’un des policiers l’attrapait par l’épaule et le retournait pour le menotter. « Vous n’entendez rien du tout ! C’est une perquisition illégale. — Je crains que non, Sammy, fit Ray en dégainant son arme, prêt à entrer dans la maison. Ces cris que nous entendons tous forment un motif raisonnable d’intervenir. Peut-être que tu devrais faire du droit après ton bac, mon garçon. — Tu aurais du m’écouter », chuchota Keri à l’oreille de Sammy avant de rejoindre Ray sur le perron, dégainant son arme. Ray hocha la tête et ils entrèrent dans la maison, pistolets levés. L’endroit était une porcherie. Il y avait des canettes de bière vides partout, et des emballages de fast food jonchaient la moquette tachée. De la musique résonnait au bout de la maison. Keri et Ray firent rapidement le tour de la maison. Aucun d’eux ne s’attendait à trouver grand-chose. Le fait qu’il n’y ait personne suggérait que ce n’était qu’un lieu de planification. Il était probable que les filles soient amenées ici sous le prétexte d’une fête, pour ensuite être droguées et déplacées toutes en même temps. Keri trouva la chambre à coucher d’où provenait la musique techno, et éteignit le poste. Elle pénétra dans la salle de bains attenante et vit une culotte roulée en boule près de la toilette. Avec une angoisse croissante, Keri retourna à la chambre à coucher et remarqua un détail qu’elle avait manqué : il y avait trois verrous sur la porte. En plus du verrou standard de la poignée, il y avait une chaîne et un verrou supplémentaire. « Ray, viens par là » cria-t-elle en s’approchant pour mieux voir. La chaîne semblait couverte de rayures. C’était peut-être son imagination, mais il vint à l’esprit de Keri que toutes ces marques pouvaient venir d’un mouvement rapide répété, comme si quelqu’un attachait fréquemment la chaîne à la hâte pour empêcher quelqu’un de sortir. Ray entra dans la chambre et Keri lui montra la porte. « Ça fait beaucoup de verrous pour une chambre à coucher, dit-il, énonçant l’évidence. — J’ai aussi trouvé une culotte dans la salle de bains, fit Keri. — Il y en a aussi quelques paires dans les autres chambres à coucher, et quelques soutien-gorges. J’ai aussi trouvé de la cocaïne et de l’herbe. Je pense qu’il y a de quoi arrêter Sammy, si on le veut. — Appelons la police scientifique pour récupérer la drogue et chercher des empreintes. J’aimerais faire une dernière tentative avec Sammy. Maintenant qu’il y a la prison en perspective, il sera peut-être plus bavard, surtout après être resté assis un moment à l’arrière de cette voiture de police. — Bonne idée, fit Ray. Je vais allumer la télé et trouver une chaîne avec un truc qui sonne comme des cris de filles. Tu sais, pour le motif raisonnable et tout ça. Il faut que ça soit plausible, hein ? » Keri hocha la tête. Pendant que Ray maniait la télécommande, elle ressortit jusqu’à la voiture de police. Un des policiers avait allumé le gyrophare et un petit attroupement était en train de se former en bas de la rue. Конец ознакомительного фрагмента. Текст предоставлен ООО «ЛитРес». Прочитайте эту книгу целиком, купив полную легальную версию (https://www.litres.ru/pages/biblio_book/?art=43692551&lfrom=334617187) на ЛитРес. 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